|
M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
fragments à Voltaire. A cette occasion, la verve railleuse du philosophe de Ferney reprit le dessus, et il enfourcha, pourrait-on dire, son dada, qui était, ainsi que nous l'avons vu, de confondre le christianisme avec le fanatisme romain. « Il fallait, écrit-il à son ami le 17 mars 1764, il fallait que les premiers chrétiens donnassent d'eux une bien mauvaise idée, pour qu'on les accusât d'être anthropophages; pour moi, je vous avoue que j'aimerais mieux qu'ils eussent mangé autrefois un ou deux petits garçons, que de faire brûler tant d'innocents et de se rendre coupables des massacres des Albigeois, de Mérindol, de Cabrières, de la Saint-Barthélemy, et de tant d'autres horreurs. Cette abomination nous est particulière; il faut que notre religion soit bien vraie, puisqu'on n'a jamais craint de lui nuire en la prêchant ainsi. Adieu, Monsieur, je regarde comme la consolation de ma vie l'amitié d'un homme tel que vous. »
Un peu plus tard, en 1766, nous retrouvons encore, dans la correspondance de Voltaire avec Moultou, l'expression de cette horreur que lui inspirait le fanatisme: « J'ai avec vous la conformité d'un très-grand mal aux yeux; mais les vôtres sont jeunes, et je perdrai bientôt les miens, ils lisent en pleurant cet amas d'horreurs rapporté dans le livre que vous m'envoyez: en vérité, cela rend honteux d'être catholique; je voudrais que de tels livres fussent entre les mains de tout le monde. Mais l'opéra-comique l'emporte, et presque tout le monde ignore que les galères sont pleines de malheureux condamnés pour avoir chanté de mauvais psaumes. Ne pourrait-on point faire quelque livre qui pût se faire lire avec quelque plaisir par les gens mêmes qui n'aiment point à lire, et qui portât les coeurs à la compassion? - Plus j'y pense, plus il me paraît difficile d'avertir que les fruits d'un arbre sont mortels sans faire sentir aux esprits exercés que l'arbre est d'une bien mauvaise nature. - Me permettrez-vous de garder quelques jours le compte de vos frères (protestants égorgés ou bannis)? Il me paraît, par leur nombre, que vous n'auriez pas dû vous laisser pendre; mais, entre nous, je crois ce nombre terriblement exagéré; je vais écrire dans une province dont je pourrai recevoir des instructions, et ce qu'on m'apprendra de ce canton me servira de règle pour les autres. - Je voudrais bien que votre confrère de Céligny (M. Vernes) vous envoyât le petit chapitre en question; je ne sais s'il n'est point trop plaisant pour être mis dans un ouvrage sérieux; mais il me paraît essentiel de le faire lire par tout le monde, si on peut. Ce n'est pas assez de prouver que l'intolérance est horrible, il faut prouver aux Français qu'elle est ridicule. - Je vous embrasse de tout mon coeur, comme un véritable ami des hommes; vous êtes au-dessus des cérémonies. »
L'année suivante, Voltaire charmé de l'expulsion des jésuites hors de toutes les terres de la domination espagnole, voudrait que ce grand travail fût couronné par la rentrée en France des protestants, laquelle semblait avoir quelques chances de succès (24 avril 1767). « Voilà deux grandes nouvelles, mon cher Monsieur; voilà une espèce de persécuteurs bannie de la moitié de l'Europe, et une espèce de persécutés qui peut enfin espérer de jouir des droits du genre humain que le Père Lachaise et Michel Letellier leur ont ravis. Il faudrait piquer d'honneur M. de Maupeou: je réponds bien de MM. de Choiseul et de Praslin; mais, dans une affaire de législation, le chancelier a toujours une voix prépondérante. Mme la duchesse d'Anville est à la Roche-Guyon, mais écrivez-lui; flattez la grande passion qu'elle a de faire du bien, qui vous est commune avec elle; elle est capable d'aller exprès à Versailles. Le succès d'une pareille entreprise rendrait le roi chéri de toute l'Europe. Est-il possible que les Turcs permettent aux chiens de chrétiens de porter leur Dieu dans les rues, de chanter ô filii, ô filiae à tue-tête, tandis que les Welches ne permettent pas à d'autres Welches de se marier? La conduite welche est si folle et si odieuse qu'elle ne peut pas durer. - Je vous embrasse tendrement. »
Si les démarches des deux amis, le philosophe incrédule et le philosophe chrétien, ne purent amener encore le triomphe complet de la liberté religieuse en France, du moins bien des injustices isolées furent réparées grâce à leur zèle. Ainsi, le 13 décembre 1769, Voltaire écrivait à Moultou: « Je vous fais compliment de vos deux galériens mis en liberté; si c'est par Mme d'Anville que vous êtes parvenu à
|