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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
il savait que ses ennemis ne manqueraient pas de l'entourer d'intrigues et d'embarras de tout genre, sachant d'ailleurs que l'impression de ses ouvrages s'exécuterait difficilement à Paris, il songeait déjà à la Suisse, lorsqu'il fut visité, à Colmar, par Gabriel Cramer, libraire genevois, qui lui proposa de publier à Genève quelques-uns de ses travaux. - « Vous êtes imprimeur? lui dit Voltaire dans sa première visite, - je vous aurais pris pour un maréchal de camp, » et tout de suite il se prit d'une vive affection pour ce libraire d'apparence si distinguée. Fortifié encore dans sa première idée par les encouragements d'un Vaudois, M. de Polier, le poëte philosophe vint faire d'abord quelque séjour à Pragins, puis, en 1755, il résolut de partager son temps entre Lausanne et Genève. Les registres du Conseil genevois portent en date du 1er février 1755: « On a lu une lettre de M. de Voltaire adressée à noble Tronchin, par laquelle il prie (1) Messieurs de lui permettre d'habiter le territoire de la république, alléguant l'état de santé et la nécessité où il est de se rapprocher de son médecin, spectable Tronchin: l'avis a été de permettre audit sieur de Voltaire d'habiter le territoire de la République sous le bon plaisir de la seigneurie. »
[(1) Terme honorifique s'adressant aux magistrats de Genève.]
- II -
VOLTAIRE A LAUSANNE
Voltaire à Lausanne. - Sa description du pays. - La comédie à Montrion. - Ses rapports avec les baillis bernois. - Voltaire et Haller. - Voltaire et M. Bertrand. - M. Polier et l'Encyclopédie. - Raisons qui engagèrent Voltaire à quitter le pays de Vaud.
Les catholiques ne pouvant, à l'époque dont nous parlons, acquérir des propriétés à Genève, un négociant fort connu de notre ville, M. Labat, acheta le plateau de Saint-Jean pour le compte de Voltaire, et celui-ci s'empressa d'y construire une somptueuse demeure. En attendant qu'elle fût prête, il acquit à Montrion, près d'Ouchy, une maison d'hiver; en outre, il acheta un magnifique hôtel à Lausanne, rue du Grand-Chêne, no 6; enfin il fit l'acquisition de deux terres en France, dans le voisinage immédiat de la frontière genevoise, l'une à Ferney, l'autre à Tournay (Pregny). Voici comment Voltaire s'exprime au sujet de ces propriétés:
« Toutes ces résidences me sont nécessaires. Je suis charmé de passer facilement d'une frontière à l'autre: si je n'étais que Genevois, je dépendrais trop de Genève; si je n'étais que Français, je dépendrais trop de la France. Je me suis fait une destinée à moi tout seul: j'ai un drôle de petit royaume dans un vallon suisse. Je suis comme le Vieux de la Montagne: avec mes quatre propriétés je suis sur mes quatre pattes; Montrion est ma petite cabine, mon palais d'hiver à l'abri du cruel vent du nord; puis je me suis arrangé une maison à Lausanne, on l'appellerait palais en Italie, jugez-en: quinze croisées donnent sur le lac, à droite, à gauche et par devant; cent jardins sont au-dessous de mon jardin, le bleu miroir du lac les baigne; je vois toute la Savoie au delà de cette petite a mer, et, par delà la Savoie, les Alpes, qui s'élèvent a en amphithéâtre et sur lesquelles les rayons du soleil forment mille accidents de lumière... Je voudrais, dit-il à d'Alembert, je voudrais vous tenir dans cette demeure délicieuse: il n'y a point de plus bel aspect au monde, la pointe du Sérail à Constantinople n'a pas une plus belle vue... »
La vie matérielle n'était pas moins du goût de Voltaire, et tout en se lamentant, comme il le fit sans cesse, de n'avoir point d'estomac, il pouvait écrire à ses amis: « Allez, nous ne sommes pas bien à plaindre; nous avons le bon vin de la Côte, l'excellent vin de Lavaux, nous mangeons des gelinottes, des coqs de bruyère et des truites de vingt livres. »
Sous le rapport social enfin, Voltaire se montrait également satisfait du séjour de Lausanne. Il ne pouvait
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