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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

mourants. Il ne faut pas manquer une telle occasion de démasquer les loups qui se cachent sous la peau
des agneaux qu'ils ont mangés. »

M. Moultou hésitait; il lui répugnait de frapper un ennemi terrassé, les jésuites étant alors chassés de
toutes parts. L'esprit de liberté religieuse faisait d'ailleurs de jour en jour de plus grands progrès, et il lui

paraissait inutile, en même temps que peu généreux, d'accabler des adversaires désormais impuissants. Il

témoigna ses scrupules à Voltaire, qui lui répondit: « Mon cher philosophe, faites comme il vous plaira

avec votre maudit évêque. Vos papiers sont à vous: chacun est le maître de son bien, mais il est triste que

la fraude pieuse de ce sycophante ne soit pas assez connue. »

M. Moultou suivit son premier mouvement, et la déclaration des Montclar ne fut pas imprimée.
Aujourd'hui les jésuites sont plus puissants que jamais; exilés ou présents, ils troublent et dominent

également les pays chrétiens, nous ne voyons donc pas qu'il y ait lieu à avoir les mêmes scrupules que

Moultou, et qu'il soit convenable, au point de vue de la vérité historique, de retenir par devers soi quelque

pièce attenant au grand procès que leur intentent devant l'opinion publique les amis de la liberté.

Les faits particuliers dont nous nous sommes occupés jusqu'ici ne sont pas les seuls qui aient alimenté la
correspondance de Voltaire avec Moultou. La question générale de la liberté due aux protestants français

et de leur rétablissement dans le droit civil commun les préoccupait également tous les deux: Voltaire

était soigneusement instruit de toutes les démarches qu'on essayait à la cour de Louis XV, mais souvent

les affaires lui paraissaient fort mal conduites; ainsi le 11 mars 1764, il écrivait à Moultou: « Il est bien

étrange, cher et aimable philosophe, qu'on propose le rappel des protestants en France, car assurément on

ne les en a pas chassés; au contraire, on les retient malgré eux, et on confisque leurs biens quand ils

viennent déjeuner à Genève ou à Lausanne. Ce qu'on devrait proposer, ce me semble, ce seraient des

conditions raisonnables, moyennant lesquelles ils ne seraient plus tentés d'abandonner leur patrie. Mais

on m'assure que, dans le livre de M. de la Morandière, on avance qu'il ne doit pas être permis à deux

familles de se réunir pour prier Dieu: c'est conseiller la persécution sous le nom de la tolérance! mais il se

pourrait qu'on m'ait trompé; je n'ai point vu ce livre; tout ce que je sais, c'est que les Parlements brûlent à

présent tous les livres qui leur déplaisent. Vous savez que l'auteur de l'apologie de la Saint-Barthélemy

est à Rome en personne, tandis qu'à Paris il est au carcan en peinture. - Dieu le récompensera, il sera

peut-être cardinal. »

Et (même date): « Comptez, mon cher Monsieur, que nous sommes tous des imbéciles: ce n'est point
avec des livres qu'on obtient les grâces de la cour, et l'Apologétique de Tertullien ne fut pas lue

seulement d'un marmiton de la cour de l'empereur. Les bons livres peuvent faire des philosophes, encore

n'est-ce que chez les jeunes gens; les autres ont pris leur pli. C'est ce qui fait que monsieur de Crosne est

entièrement pour nous, indépendamment même des formes juridiques. Mais il faut des formes à MM.

d'Aguesseau et Gilbert, qui ne sont point du tout philosophes; il faut auprès des ministres d'Etat de très

grandes précautions, et point de livres: un bon ouvrage peut porter ses fruits dans quinze ou vingt ans,

mais aujourd'hui il s'agit d'obtenir la protection de Mme de Pompadour; le grand point est d'intéresser son

amour-propre à faire autant de bien à l'Etat que Mme de Maintenon a fait de mal. Je répondrai bien de sa

bonne volonté, et de celle de MM. de Choiseul et de Praslin; mais, avec tout cela, cette tolérance ne serait

pas encore accordée, tant il est difficile de changer ce qui est une foi établi. C'est assurément une

très-belle entreprise, et je mourrais tranquille si j'avais mis une pierre à cet édifice. - Nous raisonnerons

de tout cela avec M. Moultou, l'homme que j'estime le plus, et en qui j'ai la plus grande confiance. »

En 1764, M. Moultou travaillait à une histoire des premiers siècles de l'Eglise; il en communiqua des

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