bibliotheq.net - littérature française
 

M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

quand le pauvre vieillard aura-t-il la consolation de vous revoir? »

Des mois s'écoulèrent en effet dans les lenteurs judiciaires, et ce fut seulement le 17 novembre de l'année
suivante que Voltaire put mander à son actif collaborateur, alors dans le Midi: « Si vous ne savez rien des

Sirven, je vous envoie la Gazette de Berne: vous y verrez que, le 17 septembre 1769, Sirven a été élargi

avec mainlevée de son bien; il en appelle au Parlement pour avoir des dédommagements. »

Enfin les affaires pécuniaires de cette malheureuse famille sont réglées, et, le 6 décembre 1771, Voltaire
écrit à Moultou: « Mon cher philosophe, vous m'avez cruellement abandonné; vous ne venez plus

coucher dans mon ermitage; il faut pourtant que je vous dise que le nouveau Parlement de votre

Languedoc vient de rendre une justice pleine et complète à Sirven: il lui accorde des dépens

considérables et la restitution de ses revenus, malgré l'ancien usage. Nous allons prendre les premiers

juges à partie, au nom des filles de Sirven. C'est M. le premier président qui a la bonté de me mander ces

nouvelles. Souvenez-vous qu'il n'a fallu que deux heures pour condamner cette vertueuse famille à mort,

et qu'il nous a fallu neuf ans pour lui faire rendre justice.

« Mes respects à la sainte Vierge, devant qui les assassins du roi de Pologne ont communié et fait
serment d'assassiner leur roi légitime. »

Au sujet de la condamnation de La Barre, la correspondance de Voltaire avec Moultou prit un caractère
encore plus intime et plus confidentiel que précédemment. Un des griefs allégués contre cet infortuné

portait qu'il s'était agenouillé devant le Dictionnaire philosophique de Voltaire, et les juges menaçaient

sérieusement le défenseur de La Barre de l'impliquer dans l'affaire comme complice du prévenu. Voltaire

dut se condamner au repos pendant quelques semaines, mais il ne pouvait se résoudre à un silence

absolu, et ce fut Moultou qu'il chargea de transmettre aux parents des condamnés le témoignage de sa

vive sympathie. « Le vieux malade, lui écrit-il, espère mourir bientôt pour ne plus voir de ces horreurs: il

ne voit que trop que le même esprit qui les fit naître les maintient et les maintiendra.

« On nous trompait quand on nous promettait de la douceur envers cet infortuné jeune homme: un tigre
mangera toujours des agneaux, mais ne le deviendra pas. La lettre que ce pauvre père de famille m'écrit

me déchire le coeur, je me trouve moi-même dans une position bien pénible pour avoir pris hautement

son parti; ceux qui sont payés et honorés pour faire du mal au nom de Dieu sont les maîtres absolus dans

leur tripot infernal et sacré. J'ai reçu des lettres anonymes dans lesquelles on me menace beaucoup si je

continue à prendre parti dans cette affaire...

« Je vous prie, mon cher philosophe, de vouloir bien écrire au père de famille l'état où je zne trouve, sans
me nommer; Mme la duchesse d'Anville serait la seule personne qui pourrait me rendre service dans cette

affaire auprès d'un athée qui cherche à plaire à des fanatiques.

« Je vous embrasse bien tendrement et ne puis vous en dire davantage, ni ne puis écrire au père de
famille - Je vous supplie instamment de lui mander que de très-tristes raisons me forcent à ne pas écrire

un seul mot par la poste sur la tolérance et sur la justice qu'on doit aux hommes. Vous, mon cher

Moultou, vous pouvez mander ce que vous voudrez, vous êtes libre; vous êtes né libre, et je suis né

esclave. »

Un scandale d'un autre genre, qui remua fortement les esprits dans le midi de la France, tient aussi une
large place dans les relations épistolaires de Voltaire avec Moultou.

M. Ripert de Montclar venait de mourir; on sait que les éloquents et courageux réquisitoires prononcés

< page précédente | 37 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.