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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

déshonore trop la nature humaine; nous avons été trop longtemps au-dessous des Juifs et des Hottentots.
Je vous embrasse bien tendrement, mon cher philosophe. Vous devriez bien venir quelque jour coucher

chez nous, nous causerions. »

Du reste, les incidents désagréables ne manquaient pas autour de Voltaire, qui vit plus d'une fois ses
efforts compromis, aussi bien par ses partisans que par ses adversaire. Quelques jours après la lettre que

nous venons de citer, le 29 décembre il écrivait: « Eh bien! le diable qui se mêle de toutes les affaires de

ce monde, et qui détruit toutes les bonnes oeuvres, ne vient-il pas d'arrêter tout net M. de Chardon

lorsqu'il allait rapporter l'affaire des Sirven? Le Parlement ne lui fait-il pas une espèce de procès criminel

pour avoir rapporté devant le roi l'affaire de Cayenne? Le roi est, à la vérité, indigné contre le Parlement,

mais le procès des Sirven n'en est pas moins retardé. Je vais animer M. de Chardon, il est un de nos

philosophes, et l'on verra à la fin que la philosophie est bonne à quelque chose. - La facétie de la

Sorbonne (1) contre Bélisaire paraît enfin; elle ressemble aux pièces nouvelles de cet hiver: elle est

sifflée, mais le nonce la dénonce à Rome comme scandaleuse, et cette dénonciation dudit nonce est

encore sifflée; la condamnation de Rome le sera aussi, et de rire. - Je ne ris pas sur les Sirven; je suis

surtout très-sérieux quand je vous renouvelle mon tendre et inviolable attachement. »

[(1) Le Bélisaire de Marmontel avait été mis à l'interdit par la Sorbonne.]

Voltaire, qui agissait avec un tact égal à son zèle et qui dictait à ses amis genevois toute la prudence
possible dans leurs démarches, était sur le brasier à la seule idée d'une publication qui pût irriter les

parlements dans ce moment délicat. Or, un protestant célèbre, Court de Gebelin, fit justement alors

imprimer à Lausanne ses Lettres toulousaines, où il écrase le fanatisme méridional sous la plus généreuse

indignation. L'oeuvre était juste et vraie, mais inopportune au plus haut degré; c'était faire feu avant

l'ordre, et Voltaire fut outré de cette imprudence: « Vous partagez, mon cher Moultou, mes craintes et ma

douleur; les Lettres toulousaines s'étendent beaucoup sur l'affaire de Sirven et de sa fille: voilà ce qui

nous perdra. - L'affaire de Sirven n'a point été jugée. - Le Parlement de Toulouse joindra ces deux

affaires ensemble et justifiera l'une par l'autre: il soutiendra que les protestants sont en possession

d'assassiner leurs fils et leurs filles quand ils veulent changer de religion; Ils feront voir, en trois mois de

temps, deux pères de famille accusés par la voix publique de ce crime épouvantable; ils diront qu'ils ont

cru absolument nécessaire de faire un exemple. J'avais recommandé à nos trois avocats de ne jamais

parler de l'affaire des Sirven: ils ont tenu parole. - Vous écrivez sans doute à Lausanne et à Vevey. Si

vous pouvez obtenir que l'auteur supprime le débit du livre jusqu'à la fin du procès, nous sommes sauvés,

sinon tout est perdu. L'auteur ne risque rien en différant; il détruit tout notre ouvrage en se pressant. Qu'il

attende la fin de notre procès, il aura de quoi faire un second volume intéressant: je lui fournirai plusieurs

pièces et plusieurs anecdotes. J'espère beaucoup du pouvoir que votre aimable éloquence doit avoir sur

tous les esprits. »

Voltaire avait raison dans cette confiance, car Court de Gebelin attendit.

Lorsqu'enfin ses efforts sont couronnés de succès, comme dans l'affaire Calas, c'est encore M. Moultou
qui reçoit le premier l'épanchement de la joie du philosophe (3 février 1768): « Mon cher Moultou!

Enfin, après cinq ans de peines et de soins incroyables, la requête des Sirven fut admise au conseil

samedi 23 janvier, après un débat assez long, et le procès doit avoir été rapporté vendredi dernier, 29,

devant le roi. Il n'est plus douteux que cette famille ne soit rétablie dans son honneur et dans ses biens, et

que l'arrêt infâme qui la condamnait à mort ne soit cassé comme celui des Calas. - Vous le voyez, mon

cher philosophe, il ne faut désespérer de rien; mandez cette nouvelle à vos amis du Languedoc. Mais

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