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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

quand vous me faisiez l'honneur de venir aux Délices; mais c'est un bien beau jour, malgré la bise ou la
neige, que celui où nous apprenons l'arrêt du conseil et la manière dont le roi a daigné se déclarer contre

les décrets fanatiques qui voulaient qu'on abandonnât les Calas. Nous devons beaucoup à M. le duc de

Choiseul et à M. le duc de Praslin. Le règne de l'humanité s'annonce: ce qui augmente ma joie et mes

espérances, c'est l'attendrissement universel dans la galerie de Versailles; voilà bien une occasion où la

voix du peuple est la voix de Dieu! Je parie que vous avez pleuré de joie en apprenant cet heureux

succès; je vous demande pardon de vous avoir fait lire mes esquisses informes, mais je crois vous devoir

des prémices comme un tribut que mon coeur et mon esprit payent au vôtre. »

Nous n'avons retrouvé qu'une lettre qui appartînt à l'époque où la révision du procès s'opérait à Toulouse;
c'est la seule qui ait probablement échappé au pillage révolutionnaire de Genève, et son contenu fait

vivement regretter la perte des autres, car, sans nul doute, elle n'a pas dû être isolée; la voici:

(2 mars 1764.) « Mon très-cher et très-aimable prêtre, vous avez très-grande raison de vouloir qu'on fasse
sentir que la mauvaise métaphysique, jointe à la superstition, ne sert qu'a faire des athées. Les

demi-philosophes disent: Saint Thomas est un sot, Bossuet est de mauvaise foi, donc il n'y a point de

Dieu.. - Il faut dire au contraire: donc il y a un Dieu qui nous apprendra un jour ce que Thomas d'Aquin

ne savait point et ce que Bossuet ne disait pas. Je me suis fort étendu sur cette idée dans un chapitre

précédent. - L'affaire des Calas prend le meilleur train qu'il soit possible; je me flatte toujours qu'on tirera

un très-grand parti de cette horrible aventure. Je finis en vous embrassant avec le plus tendre respect. »

L'affaire des Sirven occasionna entre Voltaire et Moultou une correspondance aussi active que celle des
Calas. - Lorsque, en 1762, Sirven atteignit Genève, le coeur brisé par la fin tragique de sa fille et la mort

récente de sa femme, il se rendit chez M. Moultou, son compatriote. Celui-ci le présenta à Voltaire, et

l'entrevue ne fut pas moins touchante que celle qui avait eu lieu précédemment entre le philosophe et

Mme Calas. Moultou estime que la résolution prise alors par Voltaire de faire rendre justice à ce

malheureux père fut peut-être plus méritoire que la défense des Calas, puisqu'il savait cette fois, par

expérience, toutes les fatigues attachées à une oeuvre de ce genre. S'il avait travaillé uniquement pour la

gloire d'un succès, ses premiers travaux étaient suffisants, il pouvait craindre même d'en compromettre

l'éclat par un échec subi dans la seconde lutte qui s'offrait à lui. Heureusement Voltaire n'était pas mû par

ces seuls sentiments; il ne recula pas devant des considérations égoïstes, et sans tenir compte des

obstacles, il poursuivit avec un véritable acharnement la justification de Sirven. La longueur du procès ne

ralentit point son dévouement, ainsi qu'on en peut juger par les fragments de lettres qui vont suivre.

(23 décembre 1767, Ferney.) « Mon cher philosophe (Moultou), l'affaire des Sirven devient d'une
importance extrême; le rapporteur me demande un écrit imprimé depuis quelques mois à Toulouse, dans

lequel on justifie l'assassinat juridique des Calas; les maîtres des requêtes, qui ont déclaré unanimement

la famille innocente, y sont très-maltraités; leur tribunal y est déclaré incompétent et leur jugement

injuste. J'ai malheureusement perdu cet écrit précieux, qui doit être une pièce produite au procès; je ne

me souviens plus du titre, il me semble que c'était une lettre adressée à un correspondant imaginaire,

comme celle de Vernet. Je vous demande en grâce d'écrire sur-le-champ à vos amis du Languedoc qu'il

faut qu'ils déterrent cette lettre et qu'ils l'envoient en droiture à M. de Chardon, maître des requêtes, sous

l'enveloppe de M. le duc de Choiseul. Cela est de la dernière importance, il n'y a point de peine qu'on ne

doive prendre pour recouvrer cet ouvrage c'est un préliminaire nécessaire pour casser le dernier arrêt de

Toulouse qui révolte tout le monde.

« Je me porte fort mal, mais je mourrais content avec l'espérance de voir la tolérance établie; l'intolérance

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