bibliotheq.net - littérature française
 

M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

démonstration de l'existence de Dieu et de la vie à venir, la plus belle et la plus simple peut-être que
fournissent les monuments de la langue française: « Voulez-vous rejeter l'intelligence universelle?... les

causes finales vous crèvent les yeux. Voulez-vous étouffer l'instinct moral? la voix interne s'élève dans

votre coeur, y foudroie les petits arguments à la mode et vous crie qu'il n'est pas vrai que l'honnête

homme et le scélérat, le vice et la vertu, ne soient rien; car vous êtes trop bon raisonneur pour ne pas voir

à l'instant, qu'en rejetant la Cause Première on ôte toute moralité de la vie humaine. Eh! quoi, mon Dieu!

le juste infortuné en proie à tous les maux de cette vie, sans même en excepter l'opprobre et le

déshonneur, n'aurait nul dédommagement à attendre après elle, et mourrait en bête après avoir vécu en

Dieu? Non, non, Moultou, Jésus, que ce siècle a méconnu, parce qu'il est indigne de le connaître, Jésus,

qui mourut pour avoir voulu faire un peuple illustre et vertueux de ses vils compatriotes, Jésus ne mourut

point tout entier sur la croix, et moi, qui ne suis qu'un chétif homme, plein de faiblesse, c'en est assez

pour qu'en sentant approcher la dissolution de mon corps, je sente en même temps la certitude de vivre. »

Les relations de Moultou avec Voltaire furent des plus sérieuses. Voltaire savait que Moultou ne pouvait
supporter la raillerie touchant le christianisme; aussi retenait-il volontiers sa verve ironique en lui

écrivant. Du reste, leur correspondance ne paraît être devenue active et suivie qu'à l'occasion de l'affaire

des Calas. Après la visite à Ferney de M. de Végobre, dont nous avons parlé précédemment, Voltaire fit

mander M. Moultou et le pria de lui donner quelques directions touchant les meilleurs moyens à

employer: Moultou se chargea de lui remettre l'attirail historique et les pièces de jurisprudence

nécessaires à la composition des mémoires en faveur de la tolérance. Voltaire paraissait un peu effrayé

du poids et de la responsabilité de cette entreprise; Moultou, avec M. et Mme de la Rive, qu'il

affectionnait beaucoup, l'encouragèrent de toutes leurs forces: « C'est une oeuvre à vous, M. de Voltaire,

lui dirent-ils; joignez le fait à la parole, la gloire du bienfaiteur de l'humanité à la gloire de l'écrivain...

Votre nom sera plus grand par la destruction du fanatisme que par la production des plus beaux

chefs-d'oeuvre de poésie. » Voltaire serra les mains de ses amis, et l'événement lui prouva que, pour cet

autre levier d'Archimède qu'il avait en main, son immense influence littéraire, il pouvait trouver un point

d'appui dans l'opinion publique.

Voici la première lettre de Voltaire à Moultou (1), écrite par le philosophe après la rédaction d'un
mémoire en faveur des Calas, en mai 1762.

[(1) Cette correspondance est malheureusement incomplète: un grand nombre des lettres de Voltaire à
Moultou ont été perdues durant les bouleversements que la révolution de 1793 occasionna dans plusieurs

familles genevoises.]

Il consulte son ami dans les termes suivants: « Voilà à peu près, Monsieur, comment je voudrais finir le
petit ouvrage en question; ensuite j'en enverrais des exemplaires aux ministres d'Etat sur la protection et

la prudence de qui je puis compter, à Mme la marquise de Pompadour et à quelques amis discrets qui

pensent comme vous et moi; j'accompagnerais l'envoi d'une lettre circulaire par laquelle je les supplierais

de ne laisser lire l'ouvrage qu'à des personnes sages, et d'empêcher que leur exemplaire ne tombât entre

les mains d'un libraire. J'en enverrais un au roi de Prusse et à quelques princes d'Allemagne, et je les

supplierais de se joindre à ceux qui ont déjà secouru la famille Calas, plongée dans l'indigence par l'arrêt

injuste et barbare du Parlement de Toulouse. Le reste demeurerait enfermé sous la clef en attendant le

moment « favorable de le rendre public. - Voyez, Monsieur, si le plan est de votre goût, et ce qu'on doit

ajouter ou retrancher à la feuille que j'ai l'honneur de vous soumettre. »

Après cette lettre, où Voltaire déploie toute la prudence et la diplomatie du dévouement en faveur de ses

< page précédente | 33 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.