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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

logique: un homme, si grand que soit son génie, peut-il échapper à toute influence exercée par le milieu
dans lequel il passe ses jours? Voltaire, vivant dans la société matérialiste de Paris ou de Berlin, eût sans

doute continué ses pamphlets moqueurs contre le fanatisme de Rome; mais aurait-il joint l'action à la

parole?... Aurait-il pris la défense des Calas, des Sirven, des galériens protestants? Au milieu des fêtes

scandaleuses de ces cours, la nouvelle des supplices infligés aux réformés français serait-elle seulement

parvenue à ses oreilles? Aurait-il rencontre ces Genevois, fils de réfugiés ou réfugiés eux-mêmes, qui

surent faire vibrer les cordes les plus sympathiques de son âme? Voltaire, si impressionnable, ne fut-il

pas ému d'entendre répéter ces détails des misères éprouvées par les fugitifs de la révocation? Les papiers

de famille contenant ces horreurs que les enfants des martyrs lui communiquaient, n'enflammèrent-ils pas

son courage et sa persévérance? Et quoi de plus naturel que le projet de délivrer l'Europe du fléau des

persécutions religieuses fût conçu sur le seuil même de la grande hôtellerie où se réfugiaient, depuis un

siècle, les victimes de toutes les persécutions (1)?

[(1) Cette idée est admise par un historien français, M. Mary Lafon (Histoire de la France méridionale),
qui, partisan de la culpabilité de Calas, exhale sa mauvaise humeur « contre ces Genevois sans lesquels

Voltaire n'aurait jamais songé à prendre la défense du roué de Toulouse. »]

Mais nous ayons plus sur ce sujet que de simples inductions: nous avons des faits. La Correspondance
générale contient déjà les lettres à M. Vernes, pasteur genevois, lettres dans lesquelles Voltaire lui fait

confidence de ses travaux et de ses efforts en faveur des Calas. Nous avons aujourd'hui sous les yeux une

collection toute nouvelle de documents précieux à cet égard: ce sont les lettres de Voltaire au ministre

Moultou, lettres entièrement inédites et que nous sommes heureux d'offrir à nos lecteurs, car cette

correspondance est aussi honorable pour le philosophe français qui l'écrit que pour l'ecclésiastique

genevois qui la reçoit.

Deux mots d'abord au sujet de Moultou. Il était fils de réfugié; dans sa jeunesse il voyagea longtemps, et
ses facultés distinguées lui valurent un favorable accueil de la part des hommes marquants de l'époque

avec lesquels il eut occasion de se rencontrer. Voltaire, avec qui il entra en relations, charmé de son

esprit, lui voua une amitié qui ne s'est jamais démentie, malgré les principes chrétiens que Moultou

professait et plaçait au-dessus de toute chose. Les hommes familiers avec les oeuvres de Rousseau

contesteront probablement cette assertion; en effet, une lettre de Rousseau (14 février 1769. Corresp., t.

III Edit. Deterville) contient ces mots: « J'ai vu, mon ami, que le torrent de la mode vous gagne et que

vous commencez à vaciller dans des sentiments où je vous croyais inébranlable, etc. » Un ministre

genevois qui vacille dans la croyance à la vie à venir! Il faut avouer que ce passage semble bien fait au

premier coup d'oeil pour jeter quelque doute sur le caractère religieux de l'homme auquel il est adressé:

or, on ne peut avoir la clef de cette lettre de Rousseau qu'en consultant, comme je l'ai fait, les héritiers de

Moultou. Voici ce qui l'explique. Un jour on discutait devant Moultou sur les convictions religieuses de

son malheureux ami: « Rousseau, disait-on, Rousseau n'a que des doutes dans le coeur; il est heureux de

ces doutes: il jouit lorsqu'il peut par ses sophismes arracher la foi des âmes dans lesquelles elle règne

encore. » - « Et moi j'affirme, répondait Moultou, que vous êtes dans l'erreur. Rousseau, s'il ne peut

admettre complétement la base miraculeuse des Evangiles, croit à la nécessité, à la vérité des dogmes

chrétiens, aux effets de la mission de Jésus-Christ touchant la vie à venir, à la compensation des douleurs

de ce monde dans l'existence céleste et la rétribution des justes et des injustes, et je me fais fort de le lui

faire écrire. » - « Nous serions fort curieux de lire cette profession de foi, » s'écrièrent les assistants.

Là-dessus Moultou demande un secret qui, il faut le dire, a été parfaitement gardé, et entame avec

Rousseau une correspondance dans laquelle il feint d'être ébranlé dans ses convictions chrétiennes.

Bientôt Moultou put montrer aux sceptiques de tout à l'heure cette admirable page de Rousseau, cette

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