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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

Le pape Clément XIV, dont l'esprit élevé et le coeur profondément chrétien détestaient le fanatisme, avait
approuvé ces grandes oeuvres de Voltaire, et celui-ci, connaissant les opinions du pontife, pensa qu'il

accepterait volontiers une bonne plaisanterie. II profita, dans ce but, de la présence d'un seigneur

irlandais qui visitait Ferney en se rendant à Rome. - « N'avez-vous point de commissions pour le

saint-père, Monsieur de Voltaire? Je m'en chargerais volontiers. » - « Oui, Milord, remettez-lui ceci... »

Et, profitant de ce que l'étranger ne savait pas un mot de français, il lui confia un carton sur lequel il avait

écrit: « Sa Sainteté est priée d'envoyer au philosophe de Ferney les oreilles du grand inquisiteur dans un

papier de musique. » L'Anglais s'acquitta scrupuleusement de sa commission dans la première audience

qu'il obtint du pape. Clément XIV sourit et écrivit au revers de la feuille: « Sa Sainteté est bien fâchée de

ne pouvoir exécuter votre commission, mais sous le pontificat actuel, le grand inquisiteur n'a ni yeux ni

oreilles. »

Comme nous l'avons dit plus haut, l'affaire des Calas fut, pendant plusieurs années, la plus constante
préoccupation de Voltaire; il ne souffrait aucune contradiction sur ce sujet, et un visiteur en fut un jour la

victime. C'était un gros seigneur allemand qui, sorti des solitudes d'une lointaine résidence, connaissait

fort peu les événements du jour; il est introduit dans le salon de Ferney, et, immédiatement après les

premières révérences: « Monsieur, lui dit Voltaire, que pensez-vous du pauvre Calas qui a été roué? - Il a

été roué?... Ah! il faut que ce soit un grand coquin!... » - Voltaire se précipite sur la sonnette. - « Le

carrosse de Monsieur est-il dans la cour? - Oui, Monsieur. - Qu'on attelle à l'instant ses chevaux et qu'il

parte vite! » Le pauvre Allemand s'en alla sans pouvoir s'expliquer cette boutade. Lorsqu'il la raconta à

Genève, on lui fit comprendre le sujet de l'indignation de Voltaire, et il déclara qu'il avait pris Calas pour

quelque brigand des environs que le seigneur de Ferney avait fait rouer à bonne fin.

Si Voltaire prit chaudement la défense du faible opprimé contre le puissant oppresseur, ce ne fut pas
seulement en faveur des protestants. Il sut aussi protéger sérieusement les habitants du pays de Gex et du

mont Jura, ses voisins, contre la tyrannie des prêtres et des abbés. Dans ces circonstances, sa verve

railleuse se donna largement carrière, et des faits peu importants prenaient sous sa plume une effrayante

publicité. - Ainsi deux jeunes hommes de Moëns, village situé près de Ferney, soupaient un soir

bruyamment dans une maison du hameau: cela déplut au curé; mais, au lieu de faire une remontrance

paternelle à ces étourdis, il crut trouver des arguments plus solides en soudoyant des paysans, qui

guettèrent, par son ordre, le départ des inculpés et les accablèrent de coups de bâton; l'un d'eux demeura

longtemps sans connaissance. Le père va sur-le-champ confier ce fait à Voltaire, qui dicte rapidement

quelques phrases à son secrétaire; puis, remettant la feuille de papier au paysan: « A merveille, mon ami!

tenez, voici une plainte toute rédigée contre votre curé; signez-moi cela, et nous le ferons aller loin! -

Moi, Monseigneur! signer cette plainte contre mon curé!... mais demain je serais assommé à mon tour. -

Tant mieux, mon ami, tant mieux! Si cela arrive? son affaire n'en sera que plus mauvaise! - Permettez,

Monseigneur, il y a déjà assez d'os cassés sans y joindre encore les miens. -Voltaire dut se passer de la

signature du prudent plaignant, mais il n'en réussit pas moins à faire punir le curé de Moëns, et il égaya

sa correspondance des détails de cette anecdote.

La lutte ne resta pas dans le domaine des faits isolés, et bientôt elle prit un caractère plus élevé: les
habitants du mont Jura furent l'occasion d'un des plus éloquents et des plus irréprochables écrits de

Voltaire. En 1770, les habitants de quelques communes du Jura étaient serfs ou esclaves, comme on

voudra, des moines de l'abbaye de Saint-Claude; ces malheureux, opprimés de diverses manières,

s'adressèrent au philosophe de Ferney, qui prit aussitôt la plume en leur faveur. Il va sans dire qu'à l'aide

de ce puissant auxiliaire ils gagnèrent haut la main contre les moines leur procès, dans les détails duquel

nous ne pouvons entrer ici.

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