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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
Divinité toute part dans le gouvernement du monde, et proclamaient qu'en morale la liberté pour chacun de faire ce que bon lui semble est la règle unique de la conscience humaine. Grâce à sa puissante organisation religieuse, notre cité fut longtemps préservée de l'incrédulité française; elle sut déployer contre ces doctrines nouvelles l'énergie qu'elle avait manifestée autrefois envers les vieilles superstitions romaines. Les magistrats, les savants et les pasteurs genevois s'unirent étroitement pour préserver leur ville d'un matérialisme grossier, et leurs efforts furent couronnés de succès positifs. Mais la position des amis du christianisme devint bien difficile à Genève, lorsqu'en 1755 Voltaire résolut de se fixer dans la vallée du Léman.
Le philosophe, devenu vieux, désirait trouver le calme et l'indépendance sur la terre classique du protestantisme, mais son esprit essentiellement dominateur voulut bientôt imposer ses vues et ses tendances aux hommes qui lui donnaient l'hospitalité. Il forma le plan de transformer Genève à l'image de la société française, et, durant vingt années, il multiplia ses efforts et ses travaux, afin, disait-il, « de pervertir cette cité pédante qui conservait un bon souvenir de ses réformateurs, se soumettait aux lois tyranniques de Calvin et croyait à la parole de ses prédicants. »
Voltaire avait soixante et un ans lorsqu'il choisit la Suisse romande pour y venir établir sa demeure. A cette époque, sa gloire remplissait le monde entier, son esprit ne connaissait pas de rival, et comme poëte il était arrivé à se faire placer par ses contemporains bien près de Corneille et de Racine. Une faveur, fort rare au commencement du XVIIIe siècle, s'attachait à sa personne: il avait maintes fois, dans ses poésies et dans ses drames, attaqué le fanatisme, et les Français qui acceptaient sans remords le sanglant souvenir de la Saint-Barthélemy, et qui n'éprouvaient que la plus tranquille indifférence pour les derniers bannissements de la Révocation ou les massacres du Désert, applaudissaient à ces beaux vers dans lesquels Voltaire flétrissait la tyrannie religieuse, et sentaient quelques idées vagues de tolérance se glisser et germer dans leurs coeurs.
Néanmoins, en même temps, Voltaire se faisait d'ardents ennemis, ses adversaires multiplièrent leurs efforts pour lui nuire et malheureusement, ce qui rendit les attaques plausibles, c'est qu'il ne sut ou ne voulut point séparer l'Evangile, des crimes commis par les passions humaines armées en son nom. En effet Voltaire confondit toujours la loi de Jésus-Christ avec les misères de la superstition et les cruautés du fanatisme, et cette erreur, involontaire ou raisonnée, lui aliéna les hommes sincèrement religieux; toutefois, ceux qui crièrent le plus fort furent les gens qui faisaient de dévotion métier et marchandise, et qui cherchèrent à venger leur cause personnelle et leur domination temporelle fort compromises par les attaques du philosophe satirique. Ces dévots adversaires étaient si puissants à Paris, que malgré les triomphes intellectuels de Voltaire malgré l'enthousiasme universel excité par la Henriade, Mérope, Zaïre et Mahomet, lorsqu'en 1746 il fut question de recevoir le grand poëte à l'Académie française, ses partisans durent amadouer le parti des jésuites, et Voltaire lui-même dut écrire une lettre où il protestait de son respect envers la religion en général et de son attachement pour les jésuites en particulier. Le philosophe Condorcet, qui approuve toutes les actions de Voltaire, ne peut s'empêcher de dire que, malgré l'adresse avec laquelle sont ménagées les expressions dans cette lettre, il eût mieux valu renoncer à l'Académie que d'avoir la faiblesse de l'écrire. Il est vrai de dire que ces sortes de palinodies ne coûtaient guère au philosophe, et nous aurons plus loin plus d'une occasion de le montrer à nos lecteurs.
Bientôt après sa réception à l'Académie française, Voltaire se rendit en Prusse, sur l'invitation pressante de Frédéric le Grand. Il y resta jusqu'en 1753: à cette époque, il fut obligé de quitter Berlin, où un plus long séjour lui était devenu impossible par suite de son inépuisable malice; Frédéric lui-même était outré de plaisanteries par trop acérées à l'endroit de ses royales poésies. Peu soucieux de revenir en France, où
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