|
M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
l'opinion publique avait déjà fait des progrès véritables. Dès qu'à Paris on apprit que Voltaire patronnait la cause d'un nouveau martyr protestant, des avocats du premier ordre s'offrirent pour le seconder. Avant que le procès s'engageât, il fallut que Sirven se constituât prisonnier à Toulouse. Voltaire, sûr de la majorité du Parlement, lui conseilla cette démarche dont le péril n'était plus qu'apparent, grâce à ses efforts; cl, en effet, ses amis l'emportèrent sur ses adversaires, et après neuf années de travaux, Sirven fut déclaré innocent: c'était une nouvelle leçon de liberté religieuse donnée autant à l'Europe qu'à la France, grâce aux brochures, aux incessantes correspondances de Voltaire.
Il peut paraître singulier, au premier abord, que nous parlions de liberté religieuse et de liberté de conscience à propos de choses que de notre temps on appellerait simplement impartialité judiciaire. Mais, à la honte de la civilisation française du XVIIIe siècle, cette impartialité judiciaire n'existait pas pour les réformés: c'était un véritable non-sens que de croire qu'il y eût réellement une justice faite pour autre chose que pour poursuivre et condamner des gens qui étaient hors la loi dans toute la force du terme. Ce fut donc véritablement une double conquête de la tolérance, une double victoire de la liberté de penser, remportée à grand'peine sous l'égide de Voltaire, que d'avoir pu obtenir justice pour des protestants et réhabilitation tardive pour des hérétiques.
Les deux affaires des Galas et des Sirven ne furent pas, du reste, les seules occasions dans lesquelles Voltaire lutta contre le fanatisme religieux. Peu après, un procès qui, sans lui, eût passé sans doute inaperçu comme tant d'autres analogues, jugés par l'inquisition, vint encore effrayer le monde civilisé, et ce fut Voltaire qui se chargea de mettre au ban de l'opinion publique les juges qui avaient fait trancher la tête du chevalier La Barre, dénoncé par un bourgeois d'Abbeville comme ayant profané, pendant la nuit, un crucifix de bois placé sur un pont. - En outre, un des coaccusés de La Barre, le jeune d'Etallonde, fut recueilli à Ferney. Voltaire soigna son éducation, et le fit nommer lieutenant du génie par le roi de Prusse, qui se montra heureux de participer, à cet acte de réparation.
Il ne faut pas croire cependant que, malgré l'ardeur qu'il y mettait, Voltaire fût si fortement absorbé par ces hautes questions judiciaires, et ces vastes procédures que, durant leur cours, son esprit satirique dormît le moins du monde. Son instinct malicieux perçait encore à tout propos et donnait une couleur excentrique aux faits les plus intéressants. Ainsi les amis de Genève lui avaient recommandé un de leurs compatriotes nommé Chaumont, qui depuis vingt ans était aux galères pour cause de protestantisme. Par l'entremise de M. de Choiseul, Voltaire obtint la délivrance de ce malheureux, et voici comment M. Peyronet, pasteur de Dardagny, raconte à Paul Rabaut la visite de remercîment faite par Chaumont à son libérateur: « Il y a trois jours je conduisis mon petit prisonnier à Ferney. Nous parlâmes longtemps de la justice et de la nécessité de la tolérance; enfin, je dis à M. de Voltaire que je lui avais amené un petit homme qui venait se jeter à ses pieds pour le remercier de ce que par son intercession, il avait été délivré des galères. - C'est Chaumont, que j'ai laissé dans votre antichambre, et je vous prie de me permettre de le faire entrer. - Au nom de Chaumont, M. de Voltaire me témoigne un transport de joie et, sonne tout de suite pour qu'on l'introduise. Jamais scène ne me; parut plus bouffonne, et plus réjouissante. - Quoi, lui dit-il, mon pauvre petit bout d'homme, on vous avait mis aux galères? Que voulait-on faire de vous? Quelle conscience de mettre à la chaîne un petit être qui n'avait commis d'autre crime que de prier Dieu en mauvais français! - _ Puis, changeant de ton, Voltaire se tourna vers moi et s'exprima de la manière la plus violente contre la persécution. Il fit venir dans sa chambre plusieurs personnes qu'il avait chez lui pour qu'on participât à la joie qu'il ressentait envoyant le petit Chaumont: celui-ci, quoique proprement vêtu selon son état, était tout stupéfait de se voir si bien fêté. Quelques piastres que Voltaire lui glissa dans la poche, achevèrent de le rendre le plus heureux des hommes. »
|