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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

vieillard de soixante-neuf ans! faible, infirme, fort incapable de soulever seulement le corps géant de son
fils, dont la taille dépassait six pieds! Pour corroborer cette accusation, la confrérie des pénitents blancs a

fait célébrer des messes pour le repos du défunt; on a exposé une peinture qui le représente tenant d'une

main la palme du martyre et de l'autre la plume qui devait signer son abjuration: on a fait courir le bruit

que les réformés assassinent fréquemment en secret ceux de leurs enfants qui veulent passer au

catholicisme. Bref, on a si bien fanatisé la population de Toulouse qu'elle a demandé à grands cris la mort

du vieux Calas; c'est un magistrat nommé David qui a conduit le procès, et malgré toutes les

invraisemblances, les absurdités accumulées dans cette affaire, le malheureux a été déclaré coupable,

condamné au supplice de la roue et exécuté le 9 mars dernier! Il est mort comme un martyr, pro testant

de son innocence et pardonnant à ses juges, qui sans doute, disait-il, avaient été égarés par de faux

témoins... Sa femme et ses filles étaient également accusées de ce meurtre: on a pourtant reculé devant

l'idée de les mettre à mort; on leur a rendu la liberté, et elles sont arrivées à Genève depuis trois jours, -

Elles sont à Genève! Que je les voie au plus tôt! » s'écrie Voltaire qui pleurait à chaudes larmes et dont le

corps frémissait à ce récit. M. de Végobre court chercher les dames Calas. Voltaire écoute le récit détaillé

de leurs infortunes, et, convaincu de l'innocence de cette famille, il veut obtenir pour son chef une

éclatante réhabilitation.

La tâche qu'il venait de prendre était lourde et dangereuse: il fallait combattre et réduire au silence une
magistrature puissante, un clergé fanatisé, des préjugés les mieux enracinés peut-être entre tous. Mais les

obstacles ne firent qu'exciter l'ardeur du philosophe. Il intéressa à cette cause le duc de Choiseul, ministre

du roi; il écrivit à tous les grands personnages sur lesquels il pouvait avoir quelque influence; la duchesse

d'Anville, arrière-petite-fille de Larochefoucault, étant venue à Genève consulter Tronchin, celui-ci,

d'accord avec Voltaire, la gagna entièrement à la cause des Calas. Enfin la révision du procès commença:

Voltaire se fit remettre les longs et diffus mémoires des avocats qu'il transforma en pages brèves,

concluantes, étincelantes d'esprit et d'éloquence. Il remplit les journaux des détails de cette affaire,

multiplia les brochures, tint en haleine l'opinion publique, écrivit à tous les souverains. Enfin, au

printemps de 1766, après quatre années d'efforts et de travaux dont Ferney fut le centre et Voltaire le

directeur, l'arrêt qui condamnait Calas fut cassé et son innocence reconnue; l'accusateur David, accablé

sous le poids de la réprobation universelle, perdit la raison; le roi, cédant à l'entraînement général,

accorda 36,000 livres à la veuve du martyr, et les Français reçurent de Voltaire une des plus hautes

leçons de tolérance qui aient jamais frappé le coeur d'un peuple.

Une nouvelle occasion se présenta bientôt pour continuer le grand procès de la liberté humaine contre le
fanatisme. Pendant que Voltaire était dans le premier feu de ses travaux au sujet des Calas, un de ces

horribles drames, qui s'étaient joués par milliers durant les dragonnades sans que personne songeât à s'en

formaliser, eut lieu dans une petite ville du Languedoc, et les Genevois n'eurent rien de plus pressé que

de raconter le fait à Voltaire. Cela se passait en 1762: une famille du nom de Sirven s'était vu arracher

une jeune fille qui, disait-on, avait manifesté quelque penchant pour le catholicisme, et qu'une lettre de

cachet avait livrée à des religieuses. Les soeurs, rencontrant une vive résistance chez leur catéchumène,

la traitèrent avec tant de rigueur qu'elle s'enfuit du couvent, et dans sa fuite nocturne ayant heurté la

margelle d'un puits, elle y tomba et se noya. Au bout de quelques jours on retrouva son corps: l'opinion

publique, adroitement égarée comme à Toulouse, s'acharna sur la famille Sirven et accusa le père et la

mère du meurtre de leur fille! Ces infortunés, prévoyant leur arrestation, s'enfuirent au coeur de l'hiver: la

femme mourut de fatigue et de froid dans les neiges du Jura. Sirven, arrivé à Genève, fut conduit à

Voltaire, qui frémit à la vue des souffrances physiques et des tortures morales endurées par ce

malheureux père. Il embrassa sa cause avec autant d'ardeur que celle des Calas, et bientôt il put voir que

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