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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

recevaient ces lugubres et sanglants rapports!

Si les réformés souffraient durement des abus du fanatisme, ils n'étaient cependant pas seuls à en gémir:
sur divers points de la France les chanoines et les prieurs traitaient leurs ressortissants comme vassaux et

serfs taillables et corvéables à merci; les emprisonnements et les confiscations s'opéraient sans enquête

judiciaire, à la demande des seigneurs ecclésiastiques, et la voix des catholiques opprimés était aussi

soigneusement étouffée que les plaintes des protestants eux-mêmes.

En vain quelques personnes, aussi hardies que généreuses, s'efforçaient de parvenir jusqu'aux oreilles du
roi: nulle réclamation n'abordait le trône qu'après avoir passé par le confessionnal. Des mémoires

retraçant ces iniquités étaient imprimes, mais ils demeuraient sans résultats, leurs auteurs n'ayant pas le

talent qui fixe l'attention des foules, ou l'influence sociale qui force l'opinion publique à se prononcer.

Dans les hautes sphères de l'intelligence on frappait de rudes coups sur la superstition et sur l'autorité

romaine, mais le but était la démolition des croyances religieuses: la liberté de conscience, le droit de

conserver sa foi et de la publier restaient inconnus sur la terre de France, et, il faut le dire, la plus

dédaigneuse indifférence accueillait les faits qui transpiraient dans le public et les bruits lointains des

persécutions religieuses; le genre même de leur crime rendait les victimes odieuses au grand nombre, et

ridicules aux yeux de ceux-là seuls que leurs opinions avancées eussent pu appeler à les défendre.

Tout d'un coup, en face de ce dédain matérialiste des philosophes, de ces juges qui punissent le délit de
culte par l'exil, les galères et la potence, de ces parlements qui laissent passer la justice de Rome, de ces

ministres d'Etat qui s'inclinent devant elle et de ce royal libertin qui échange des billets de galère contre

des billets de confession, se lève un homme à la fois historien, philosophe, poëte et satirique, qui possède

la réputation la plus étendue, le crédit littéraire le plus incontesté, qui correspond avec tous les souverains

de l'Europe, que les papes tolèrent lors même qu'il foule aux pieds leur dogme et leur puissance, un

homme dont tous les journaux, tous les salons, toutes les académies, tous les théâtres, tous les peuples se

disputent les écrits, et à cet homme il monte au coeur de descendre dans la lice et de prendre en main la

cause de la liberté religieuse. Cette résolution prise, il met au service de son oeuvre toute son immense

influence, une persistance qui n'est égalée que par son infatigable activité, et il ne s'arrête que lorsqu'il a

fait réprimer les excès du fanatisme par les mêmes lois et par les mêmes tribunaux qui naguère les

sanctionnaient.

Voici l'événement qui amena Voltaire à se faire le champion de la cause de la tolérance.

Un jour, c'était au mois d'avril 1762, un réfugié français, M. de Végobre (1), faisait une visite à Voltaire:

[(1) M. de Végobre fils, de qui nous tenons ces détails, a été durant toute sa vie le protecteur zélé de ses
coreligionnaires français, et l'un des membres les plus respectables et les plus actifs de l'Église de

Genève.] « Qu'y a-t-il de nouveau? - Du nouveau? Il arrive la plus horrible histoire que les fastes

judiciaires puissent enregistrer! - Quoi donc? Racontez vite! - Il existe à Toulouse une famille de

réformés, digne de considération et possédant une position honorable. Ils se nomment Calas. Un des fils

s'est fait catholique, et le père, quoique sincèrement affligé de son changement de religion, lui a continué

sa pension alimentaire. Le frère aîné mène une vie désordonnée: il hante les salles d'armes et les billards,

et se tient dans un état d'ivresse à peu près continuel, et comme il est criblé de dettes, son père refuse

d'apaiser ses créanciers et de lui donner les moyens de continuer ses désordres. Dès lors une exaltation

furieuse s'est emparée de ce jeune homme: il a lu des ouvrages qui font l'apologie du suicide, et un jour

on a trouvé ce malheureux pendu à la traverse d'une porte. Aussitôt le bruit s'est répandu que son père

l'avait pendu lui-même parce qu'il avait manifesté le désir de se faire catholique: son père! pauvre

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