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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

Maintenant voici comment le plénipotentiaire de d'Alembert accommoda la difficulté; il écrivit à M.
Vernes: « Je n'ai point encore vu le nouveau tome de l'Encyclopédie. M. d'Alembert me dit que vous

vous plaignez de lui; je sais seulement qu'il a voulu donner à votre ville des témoignages de son estime.

Il dit que le clergé de France l'accuse de vous avoir trop loués, tandis que vous vous plaignez de n'avoir

pas été loués comme il faut. Que vous êtes heureux dans votre petit coin de monde de n'avoir que de

pareilles plaintes à faire, tandis qu'on s'égorge ailleurs! - Or ça, voyons: êtes-vous bien fâchés dans le

fond du coeur qu'on dise dans l'Encyclopédie que vous pensez comme Origène et les deux mille prêtres

qui protestèrent contre Athanase? Vous voilà bien malades que quelques gros Hollandais vous traitent

d'hétérodoxes! Serez-vous bien lésés quand on vous reprochera d'être des infâmes. des monstres qui ne

croient qu'en un seul Dieu plein de miséricorde? - Allez! vous n'êtes pas si fâchés! Soyez comme Dorine

qui aimait Lycas. Lycas s'en vanta. Dorine qui en fut bien aise, dit:

Lycas est peu discret D'avoir trahi mon secret.

D'Alembert est Lycas, et vous autres vous êtes Dorine. »

La discussion en était restée là, lorsque parut le manifeste de la Compagnie, en février 1758.. Voici les
principaux passages de ce remarquable document: « La Compagnie a été surprise et affligée de voir que

dans l'Encyclopédie, on donne une très-fausse idée de notre doctrine: on avance, contre toute vérité, que

plusieurs pasteurs ne croient plus à la divinité de Jésus-Christ; que notre religion n'est qu'un socinianisme

parfait. On s'efforce d'exténuer notre christianisme en disant que, parmi nous, la religion est presque

réduite à l'adoration d'un seul Dieu, du moins chez presque tout ce qui n'est pas peuple, et que le respect

pour Jésus-Christ et pour l'Ecriture sont peut-être la seule chose qui distingue du pur déisme ce

christianisme de Genève. - De pareilles imputations sont d'autant plus dangereuses qu'elles se trouvent

dans un livre fort répandu, et qui d'ailleurs parle favorablement de notre ville et de son Eglise. Or, contre

ces assertions, nous protestons que notre grand principe, notre foi constante est de tenir la doctrine des

saints prophètes et des apôtres, contenue dans les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament pour une

doctrine divinement inspirée, seule règle infaillible de notre foi et de nos moeurs. Pour nous, la vie

éternelle est de connaître le seul vrai Dieu et Celui qu'il a envoyé, Jésus Christ, son Fils, en qui a habité

corporellement toute la plénitude de la divinité et qui nous a été donné pour Sauveur, pour Médiateur et

pour Juge, afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père. Par cette raison, le terme de respect

pour les Ecritures nous paraissant trop faible ou trop équivoque pour « exprimer la nature de nos

sentiments à son égard, nous disons que c'est avec une foi complète, une vénération religieuse, une

soumission entière d'esprit et de coeur, qu'il faut écouter ce divin Maître et le Saint-Esprit parlant par les

Ecritures. C'est ainsi qu'au lieu de nous appuyer sur la sagesse humaine, si faible et si bornée, nous

sommes fondés et enracinés sur la Parole de Dieu, seule capable de nous rendre véritablement sages à

salut par la foi en Jésus-Christ. »

Cette déclaration, traduite dans toutes les langues européennes, fut envoyée à toutes les Eglises. Tous les
journaux du temps l'attendaient avec impatience et l'insérèrent à l'envi; elle fut lue et commentée dans

tous les lieux où l'Encyclopédie elle-même avait pénétré. Son effet fut profond, universel; des adresses

arrivèrent de toutes parts à la Compagnie, énonçant toutes, sous les formes les plus diverses, ce voeu

commun que la citadelle qui avait tenu ferme contre les papes et les souverains catholiques fût de

nouveau le boulevard de la foi chrétienne, en défendant cette foi contre les incrédules la divinité des

saintes Ecritures. Rousseau ne voulut pas rester en arrière, et dans une nouvelle lettre à d'Alembert, il

exprime sa joie de voir son premier jugement ainsi confirmé.

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