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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

Quant aux moeurs il serait à désirer que la plupart de nos ecclésiastiques romains suivissent leur
exemple; le clergé de Genève a des moeurs exemplaires; les ministres vivent dans une grande union; on

ne les voit point, comme dans d'autres pays, se persécuter mutuellement ni s'accuser auprès des

magistrats; il y a peu de contrées où les théologiens soient plus ennemis de la superstition et de

l'intolérance, et comme la superstition et l'intolérance ne servent qu'à multiplier les incrédules, on se

plaint à Genève moins qu'ailleurs des progrès de l'incrédulité. Les ecclésiastiques font encore mieux à

Genève que d'être tolérants; ils se renferment uniquement dans leurs fonctions, ils donnent les premiers

l'exemple de la soumission aux lois. - Le service divin est très-simple; point d'images, point de cierges,

point d'ornements dans les églises; il faudrait seulement une musique meilleure; mais la vérité nous

oblige à dire « que l'Être suprême est adoré dans Genève avec une décence et un recueillement que l'on

ne remarque point dans nos églises. » Ah! si l'Encyclopédie n'eût contenu que de semblables paroles,

certes le clergé de Genève aurait pu se croire en paix avec Voltaire! Mais attendons la fin: in cauda

venenum, dit l'ancien adage. - Passant au dogme, d'Alembert ajoute: « Plusieurs ministres ne croient

point à la divinité de Jésus-Christ; ils prétendent qu'il ne faut jamais prendre à la lettre ce qui, dans les

saints Livres, pourrait blesser l'humanité et la raison: leur religion est un socinianisme parfait, rejetant

tout ce qu'on appelle mystère révélé. Ils s'imaginent que le principe d'une religion véritable est de ne rien

proposer à croire qui heurte l'intelligence. »

Le 23 décembre 1757, M. le professeur de la Rive parle avec une profonde douleur, à la Compagnie des
Pasteurs, de cet article, qui avait paru dans le tome VII de l'Encyclopédie; la Compagnie désigne aussitôt

une commission composée de MM. Sarasin, de la Rive Vernet, Trembley, Maurice, Le Cointe, Tronchin,

Eynard, « pour composer avec toute la maturité possible une déclaration de principes en réponse à

l'ouvrage français. »

Pendant que la commission travaille, une violente discussion s'engage dans le public sur les assertions de
l'Encyclopédie. Rousseau, le premier, prend la défense des pasteurs, et il découvre aisément la main qui

avait dirigé la plume de d'Alembert. Dans une lettre imprimée, qui eut un immense retentissement,

comme tout ce qui sortait de la plume de notre illustre compatriote, il dit à d'Alembert: « Plusieurs

pasteurs de Genève n'ont, selon vous, qu'un socinianisme parfait: voilà ce que vous déclarez à la face de

l'Europe. J'ose vous demander comment vous l'avez appris? C'est sur le témoignage d'autrui ou l'aveu des

pasteurs. L'aveu des pasteurs? Vous seriez bien embarrassé d'en citer un seul qui vous ait confié de

pareilles choses! Le témoignage d'autrui? N'avez-vous pas de fortes raisons de douter de son

impartialité?

D'Alembert persistant à déclarer que ses informations sur la doctrine lui étaient fournies par plusieurs
pasteurs de Genève, M. Jacob Vernes lui écrivit et lui demanda de nommer ces ecclésiastiques et

d'articuler leurs paroles. Refus de d'Alembert, qui déclara « ne vouloir trahir ni le secret, ni les noms dans

une affaire dite en confidence. » - Monsieur, lui répliqua M. le ministre Vernes, « feu M. le pasteur

Lullin, M. de la Rive et moi, sommes les seuls ecclésiastiques que vous ayez vus à Genève; aussi notre

surprise est profonde en lisant ce que vous avez dit de notre théologie. Rien dans nos paroles n'a pu vous

autoriser à cette publication, car nous avons fait devant vous une profession franche et complète de notre

foi à la divinité des Saintes Ecritures. » A quoi d'Alembert répondit: « Monsieur, je ne me rappelle pas

les discours qu'on a tenus devant moi; je serais au désespoir de vous compromettre: je n'ai point prévu

que ce que j'écrivais dût faire tant de peine aux pasteurs de Genève. Mais comme, selon moi et selon

Bossuet, dès qu'on n'admet pas l'autorité et la tradition de l'Église romaine, on est socinien, c'est ce que

j'ai voulu dire, et je ne saurais empêcher que ce que j'ai écrit soit écrit. Du reste, j'ai prié M. Voltaire

d'arranger toute cette affaire avec M. Tronchin; mais en vérité, on fait bien du bruit pour peu de chose. »

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