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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

pas son but, et cette défaite lui fut aussi sensible que celle qu'il avait éprouvée neuf ans auparavant,
lorsqu'il voulut dénaturer la doctrine des pasteurs genevois auprès de l'Europe chrétienne. C'est par cet

incident que nous commencerons l'exposé de la lutte des idées religieuses entre le philosophe de Ferney

et le clergé de Genève.

- VIII -

L'EGLISE DE GENEVE ET L'ENCYCLOPEDIE

D'Alembert aux Délices. - Description de Genève dans l'Encyclopédie. - Doctrine des pasteurs exposée
d'une manière erronée. - Manifeste dogmatique de la Compagnie des Pasteurs. - D'Alembert obligé par le

ministre Vernes d'avouer que nul pasteur ne lui a fait des confidences antichrétiennes. - Caractère

éminemment chrétien du Mémoire justificatif de la Compagnie et son éloge par Rousseau - Approbation

de toute l'Europe protestante. - Chagrin de Voltaire.

Voltaire savait fort bien que les opinions et les croyances sont les biens les plus précieux pour les
hommes sincères et convaincus, mais il ne pouvait concevoir que l'on admît sérieusement des vérités que

lui-même considérait comme de lourdes erreurs, aussi la prédication journalière des dogmes chrétiens

dans Genève lui agaçait les nerfs d'une façon toute particulière. Il conçut, dans son irritation, le plan de

compromettre les ministres genevois aux yeux des chrétiens orthodoxes eux-mêmes et disposa sa

nouvelle machine de guerre avec une grande habileté. Sachant que les pasteurs genevois proclament que

leur foi chrétienne est uniquement fondée sur l'autorité divine des saintes Écritures, et que, satisfaits de

cette base de leurs croyances, ils exposent leurs doctrines avec les seules expressions tirées de la Bible,

Voltaire, dans cette position si claire et si logique, parvint à trouver un côté à exploiter. Le clergé

genevois, ne donnant point un caractère infaillible et divin aux expressions de Trinité, de péché originel,

etc., consacrées par l'Eglise et conservées dans les professions de foi des réformateurs, le philosophe

incrédule saisit cette circonstance pour déclarer que ce clergé enlève à la religion tout caractère

surnaturel et divin: il lui était d'autant plus facile de faire des ecclésiastiques genevois des Sociniens que

l'Eglise romaine envisage comme tels ceux qui n'admettent pas le texte même de ses dogmes.

On était en 1767. D'Alembert, Diderot et leur entourage publiaient le fameux ouvrage de l'Encyclopédie:
son succès dépassait toute prévision humaine; il atteignait toutes les parties du monde civilisé où avait

pénétré la langue française, et pour né nous occuper que de Genève, il avait causé dans cette ville une

véritable émeute intellectuelle. Les gens peu instruits acceptaient sans contrôle les affirmations les plus

hasardées de ce livre; les maîtres et les ouvriers employaient un temps considérable à l'étudier;

l'engouement était poussé jusqu'à la passion, et véritablement l'entreprise, par sa grandeur et son

originalité, méritait la faveur populaire, bien que certains articles fussent indignes de vrais philosophes et

de savants consciencieux. Au plus fort de cette vogue, d'Alembert vint passer un mois chez Voltaire; il fit

quelques visites à Genève et témoigna le désir de connaître dans ses détails l'histoire de la République;

on lui remit un mémoire à ce sujet. Il compléta ses notions sur la cité de Calvin dans la conversation de

Voltaire, et, au mois d'octobre 1757, le célèbre article intitulé GENEVE parut dans L'Encyclopédie.

D'Alembert débute par un exposé passablement exact de son histoire; il offre ensuite une description

très-favorable et très-bienveillante des moeurs et des coutumes genevoises, et vient enfin à parler du

clergé protestant. Voici le tableau qu'il en trace: « La constitution ecclésiastique de Genève est purement

presbytérienne: point d'évêques, encore moins de chanoines; on ne croit pas l'épiscopat de droit divin, et

l'on pense que des pasteurs peu riches et moins importants que des évêques conviennent mieux à une

petite république. Le revenu des pasteurs ne va pas au delà de 1,200 francs; ils n'ont point de casuel.

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