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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
reportons en éprouvèrent, du reste, cette impression.
Quoi qu'il en soit, peu après l'apparition de cette pièce odieuse, la querelle s'apaisa: le Conseil abolit la génuflexion et Robert Covelle vint demander à être admis à la Sainte-Cène; le Consistoire lui répondit qu'il acceptait volontiers tout repentir véritable, mais que, pour prouver sa sincérité, il devait désavouer publiquement les douze lettres écrites sous son nom par Voltaire, et surtout renoncer à la subvention annuelle de 300 francs que le seigneur de Ferney lui faisait pour avoir le privilége d'imprimer sous son couvert des choses impies et scandaleuses. Covelle nia la réalité de la subvention, on lui prouva la vérité de l'accusation; il persista dans son dire, et le Consistoire décida de ne plus s'occuper de cet individu: c'était certainement ce qu'il pouvait faire de plus sage.
Il semblerait, d'après ces circonstances, que Voltaire pût se féliciter d'une victoire remportée sur le clergé de Genève, mais il ne paraît pas qu'il l'ait estimée bien haut, car, à cette époque, il publia, en tête de sa tragédie des Scythes, une préface que l'on n'a pas réimprimée dans ses Oeuvres complètes, et où il exhale sa mauvaise humeur contre les Genevois (1).
[(1) Collection de M. le docteur Coindet. Brochure contenant la tragédie des Scythes chargée des corrections de la main de Voltaire, faites après la première représentation.]
« Il y avait, dit-il, en Perse, un bon vieillard qui cultivait son jardin; ce jardin était dans une vallée immense, entourée des montagnes du Caucase, couvertes de neiges éternelles. Ce vieillard n'écrivait ni sur la population, ni sur l'agriculture, comme on le faisait par passe-temps à Babylone, ville qui tire son nom de Babil. Il a fait représenter des tragédies par sa famille et quelques bergers du mont Caucase. Ce fait lui attire de violents ennemis dans Babylone, c'est-à-dire une douzaine de gredins qui aboient sans cesse après lui et lui imputent les plus impertinents livres qui aient jamais déshonoré la presse (1); il les laisse griffonner et calomnier, et pour être loin de cette racaille, il se retire auprès du mont Caucase avec sa famille et cultive son jardin. »
[(1) Les douze lettres de M. Covelle, aujourd'hui imprimées dans les éditions complètes de Voltaire.].
Cette citation, qui se reporte à la date de 1767, ne paraît guère provenir de la plume d'un homme qui jugerait avoir réussi dans les plans que nous connaissons, et le fait suivant, qui eut lieu dans la même année, prouve que si les railleries de Voltaire avaient flétri le caractère du clergé genevois auprès de quelques incrédules ricaneurs, la masse du peuple ne partageait nullement cette impression.
C'était au mois de décembre 1766, au plus fort des discussions politiques du moment; la disette commençait à se faire sentir. Les citoyens de Saint-Gervais, murmurant fort contre un accapareur de leur quartier, s'ameutèrent un soir devant la maison de cet homme, et voulurent s'emparer de ses provisions de blé. Le pasteur du quartier, homme fort âgé, averti du tumulte, revêt à la hâte son manteau et son rabat, et, précédé de sa servante portant une lanterne, il s'avance vers le rassemblement; on lui fait place, il arrive sur le seuil de la porte, qui était déjà brisée; puis, se tournant vers la foule, il se mit à genoux et dit ces simples mots: « Mes frères, prions Dieu! » Ces hommes irrités demeurent un instant indécis, puis toutes les têtes se découvrent et le pasteur demande à Dieu de faire rentrer entrer la justice et le calme dans les coeurs agités; puis il récite les dix Commandements et le sommaire de la Loi, et conjure ses auditeurs de faire le sacrifice de leurs ressentiments... Pas une parole ne s'élève pour le contredire, la foule se dissipe en silence, et le lendemain l'accapareur, soit peur ou émotion généreuse, livrait ses provisions à un taux raisonnable.
Voltaire comprit cette leçon indirecte, et vit que le ridicule jeté sur la personne des pasteurs n'atteignait
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