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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

Russies, souveraine de 2,000 lieues de pays et de 300,000 automates armés qui ont battu les Prussiens,
batteurs des Autrichiens, etc., que ladite impératrice daignait faire venir quelques femmes de Genève

pour montrer à lire et à coudre à des jeunes filles de Pétersbourg; que le Conseil de Genève a été assez

fou et assez tyrannique pour empêcher des citoyennes libres d'aller où leur plaît, enfin assez insolent pour

faire sortir de la ville un seigneur envoyé par cette souveraine! Monsieur le comte de Schouvalof, qui

était chez moi, m'avait recommandé ces demoiselles. Je ne balance assurément pas entre Catherine II et

les vingt-cinq perruques de Genève. Cette aventure m'a été fort sensible. Il y a dans ce Conseil trois ou

quatre coquins, c'est-à-dire trois ou quatre dévots fanatiques qui ne sont bons qu'à jeter dans le lac. »

Un incident qui préoccupa longtemps la République fournit à Voltaire le moyen de répandre ses plus
amères plaisanteries sur ces dévots fanatiques et sur le clergé protestant de Genève. C'est en 1764; un

citoyen nommé Robert Covelle, homme d'un caractère violent et menant une conduite fort relâchée, fut

appelé devant le Consistoire pour être censuré d'une faute grave; après qu'il eut avoué ses torts, le

président du Consistoire lui dit de s'agenouiller, suivant l'usage, pour entendre la réprimande qui devait

lui être adressée et demander pardon à Dieu. Covelle déclara qu'il lui fallait une semaine de réflexion

pour décider s'il pouvait se soumettre à cette formalité. Au bout de quinze jours il revint, refusa

absolument de s'humilier et présenta un mémoire dans lequel il prouvait que nulle part, dans les

ordonnances ecclésiastiques, la génuflexion n'était exigée. Le mémoire était remarquablement écrit, et

comme il était bien notoire que Covelle ne possédait nullement les facultés intellectuelles nécessaires

pour la composition d'un semblable travail, on le pressa de questions sur sa véritable origine; il finit par

convenir qu'il avait été conduit à Ferney, et que Voltaire l'avait fort engagé à braver le Consistoire; deux

ou trois citoyens genevois présents à cette visite l'avaient eux-mêmes encouragé à la résistance, et avaient

remis à Voltaire les matériaux nécessaires pour la rédaction du mémoire qui venait d'être présenté au

Consistoire. « Maintenant, ajoutait Covelle, je suis parfaitement décidé; non-seulement je ne me

soumettrai pas à ces messieurs, mais encore je vais faire imprimer ce travail contre la génuflexion. »

Le Consistoire vit bientôt que cette affaire prenait les proportions d'une question générale. En effet, le
mémoire de Covelle-Voltaire reçut la plus grande publicité; on y répondit en montrant qu'un usage qui

avait deux cents ans d'existence, et auquel tant d'hommes distingués s'étaient soumis, valait bien un

paragraphe d'ordonnance; bref, les citoyens se divisèrent en deux camps. Les adversaires de la

génuflexion déclarèrent que lors même que cette humiliante formalité aurait été inscrite dans les

ordonnances, les temps étaient changés, et qu'un Genevois ne devait point être soumis à cette pénible

coutume. « Le repentir, ajoutaient-ils, est une affaire entre la conscience humaine et le juge souverain:

l'homme qui pense avoir violé la loi divine doit s'humilier, agenouiller devant son Dieu; mais, d'après les

paroles mêmes de Jésus-Christ, cet acte s'accomplit dans le plus profond secret, sans témoins, nul ne

pouvant intervenir entre la créature qui se repent et le Créateur qui pardonne. »

La raison était certainement du côté des citoyens, mais le Consistoire ne voulut pas céder: les brochures
se multiplièrent; leur réunion forme trois gros volumes qui sont de la plus indigeste lecture. Voltaire, en

particulier, défendit vivement Covelle à l'aide de cette raillerie acérée qu'il possédait si bien; puis,

saisissant le moment où il jugea que, grâce à sa tactique, le ridicule commençait à s'attacher aux

prétentions du Consistoire, il crut porter le dernier coup en lâchant sur les fanatiques son poëme intitulé:

Guerre de Genève, libelle aussi scandaleux dans son genre que la Jeanne d'Arc dans le sien. Voltaire y

critique les moeurs des Genevois avec une malice, chose singulière, un peu lourde; il assaille les pasteurs

de plaisanteries, dont quelques-unes sont fort spirituelles; mais bientôt il abandonne la satire permise

pour s'abaisser aux plus odieuses calomnies; les pages les plus infâmes s'adressent à Rousseau. Le dégoût

le mieux motivé vous saisit à la lecture de ce pamphlet. Les Genevois de l'époque à laquelle nous nous

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