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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

lui joueront le Barbier de Séville. » Le sieur Papillon fut incarcéré pendant quelques jours; puis, traduit
devant le Consistoire, il voulut lire pour sa défense une apologie du théâtre composée par Voltaire; on lui

en refusa la permission, et il répondit avec une insolence sans égale. Le Conseil le punit de nouveau,

mais son autorité fut impuissante à empêcher les représentations, qui recommençaient presque chaque

semaine. Cet état de choses dura jusqu'en 1782. A cette époque, une troisième médiation française ayant

eu lieu pour calmer de nouveaux troubles politiques dans Genève, le théâtre fut reconstruit, et dès lors a

subsisté sans interruption dans notre ville, sauf durant les temps de révolutions et de calamités publiques.

- VII -

CONTINUATION DE LA LUTTE AVEC VOLTAIRE

L'impératrice de Russie et les institutrices genevoises. - Colère de Voltaire contre les magistrats. - Robert
Covelle et le Consistoire. - Rôle de Voltaire. - Respect du peuple pour ses pasteurs. - L'émeute de

Saint-Gervais.

Si l'opposition d'une partie des Genevois à l'endroit de la propagande dramatique de Voltaire échauffa
maintes fois sa bile contre « la cité pédante et la parvulissime République, » il ne manqua pas d'autres

griefs à reprocher aux « intraitables magistrats calvinistes, » et l'impératrice Catherine de Russie fut

cause d'un violent démêlé entre Genève et Ferney. Le poëte avait conçu pour cette souveraine un

enthousiasme qui allait jusqu'au délire; il lui adressait les formules de louange que la religion consacre à

la Divinité; il l'ornait de toutes les vertus, lui prêtait les vues les plus larges et les plus libérales pour la

civilisation de son empire, et lui souhaitait toutes prospérités dans sa guerre contre les Turcs (Corresp.,

1765). A Genève on jugeait les choses un peu différemment: le gouvernement se montrait peu partisan de

l'agrandissement d'une puissance déjà colossale, et Voltaire fut très-scandalisé de ce que, les armées de

Catherine ayant été battues, deux ou trois conseillers avaient allumé des feux de joie dans leurs

campagnes. Il s'empressa de le mander au prince Galitzin. Il eut bientôt un nouveau et plus grave sujet de

plainte. L'impératrice envoya à Genève un M. de Bulow, recommandé à Voltaire et chargé d'emmener à

Saint-Pétersbourg un certain nombre d'institutrices et de domestiques destinées au service de la cour

impériale. Nous lisons à ce sujet dans les registres du Conseil (20 août 1765): « M. Sales, syndic de la

garde, ayant avis que le sieur de Bulow, colonel au service de Sa Majesté l'impératrice Catherine, vient

d'arriver en cette ville avec charge d'engager des demoiselles pour les emmener en Russie, il a été

attentif, depuis l'arrivée de cet officier, à éclairer sa conduite. Cet officier a essayé de débaucher quelques

personnes; sur quoi l'avis a été de la part du Conseil que, de tels engagements étant opposés à nos lois,

qui ne permettent pas ces sortes de voyages, on prierait le sieur de Bulow de se désister volontairement

de ses efforts, afin de n'être pas obligé de lui faire de la peine. » M. de Bulow parla très-fièrement,

déclara qu'il ne partirait pas avant d'avoir rempli sa mission, à moins qu'on ne le fît saisir par les soldats.

Sa résistance fut inutile; Berne et Genève se mirent d'accord pour empêcher cette émigration, et l'envoyé

de Catherine dut s'éloigner sans emmener personne. On s'était retranché derrière la loi, qui pourtant

n'empêchait pas les demoiselles genevoises d'accepter des places d'institutrices en Angleterre: mais il y

avait un autre motif, et Voltaire le sut. Tout ému de cette insolence, il interrogea là-dessus M. Tronchin,

qui ne se gêna nullement pour dire à l'adorateur de Catherine ces mots significatifs: « Monsieur de

Voltaire, le Conseil se regarde comme le père de tous les citoyens; en conséquence il ne peut souffrir que

ses enfants aillent s'établir dans une cour dont la souveraine est violemment soupçonnée d'avoir laissé

assassiner son mari, et où les moeurs les plus relâchées règnent sans frein. » Voltaire ne fit pas grand

bruit de cette réponse, et quand il raconta l'affaire à son ami d'Argental (Corresp., 1765), il se borna à lui

dire: « Voici des choses d'une autre espèce. Je crois vous avoir mandé que l'impératrice de toutes les

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