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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
voix: « Magnifiques et très-honorés Seigneurs! je suis chez moi, et si vous ne vous tenez pas tranquilles, je vous fais administrer la plus robuste volée que votre République ait jamais reçue! » Les applaudissements et les rires accueillirent cette boutade, qui fit écouter jusqu'au bout la pièce menacée.
Une plaisanterie d'écolier mit Voltaire dans un nouvel accès de fureur. Un jeune Anglais, le fils de lord Mahon, demeurait à Genève. Il imagina de faire habiller de neuf les chasse-gueux (valets de voirie) de la ville, et puis il leur remit l'argent nécessaire pour prendre des billets de loges au théâtre de Châtelaine. Lorsque les Genevois reconnurent ces étranges spectateurs, il s'éleva un tumulte difficile à décrire. Les chasse-gueux persistèrent longtemps, déclarant qu'on les avait payés pour voir le spectacle et qu'ils ne sortiraient point de la salle. Ils se rendirent néanmoins aux injonctions réitérées de la foule. Voltaire et le Président français se plaignirent amèrement au Conseil, qui désapprouva fort cette sotte manifestation; mais toute la répression dut se borner à écrire une lettre de blâme au jeune lord.
Le théâtre de Châtelaine resta ouvert jusqu'en 1766; cette année-là, des troubles survenus à Genève nécessitèrent une nouvelle intervention diplomatique de la France, de Berne et de Zurich. L'envoyé français, M. de Hauteville, fortement sollicité par Voltaire, demanda que les acteurs de Châtelaine vinssent jouer à Genève. Le Conseil, soutenu par un grand nombre de chefs de famille, refusa d'abord; mais il n'était pas en position de faire cette fois une résistance sérieuse; bientôt il dut céder à l'action de la diplomatie française, et le théâtre s'établit à Genève (avril 1766). On put voir alors combien l'influence de Rousseau était grande sur ses concitoyens: notre grand philosophe désapprouvait hautement l'introduction de la comédie au sein d'une république dont la vraie sauvegarde était, à son avis, « la dignité personnelle et la sévérité des moeurs. » Les amis de Jean-Jacques écoutèrent ses conseils et les mêmes hommes qui avaient été à Châtelaine prirent sur eux de ne pas mettre les pieds au théâtre de la place Neuve. Tout au contraire, les commensaux de Ferney et un certain nombre d'artisans profitèrent largement des récréations dramatiques. Voltaire en prit occasion pour couvrir Rousseau d'injures et proclamer un triomphe fort contestable. « Le théâtre est dans Genève, s'écrie-t-il. En vain Jean-Jacques a-t-il joué dans cette affaire le rôle d'une cervelle mal timbrée, les plénipotentiaires lui ont donné le fouet d'une manière publique. Quant aux prédicants, ils n'osent lever la tête: lorsqu'on donne le Tartuffe, le peuple saisit avec transport les allusions qui les concernent. »
Cette joie de Voltaire dura peu. Si ses partisans étaient assez nombreux pour garnir les loges et le parterre de la nouvelle salle de spectacle, la grande majorité du peuple désapprouvait encore cette institution, et le seigneur de Ferney put s'en convaincre par une désagréable expérience. Le 5 février 1768, vers six heures du soir, une lueur épouvantable rougissait le ciel du côté de la place Neuve: chacun d'accourir, portant, selon l'usage, sa seille ou son seillot pleins d'eau. Près de L'Hôtel-de-Ville, un certain nombre de personnes stimulaient le zèle des arrivants. Mais lorsque, du haut de la Treille, les hommes et les femmes découvraient le foyer de l'incendie, ils versaient brusquement leurs seaux le long de la rampe en disant: « Ah! c'est le théâtre qui brûle! Eh bien! mes beaux messieurs, que ceux qui l'ont voulu l'éteignent! » Ces paroles excitèrent l'indignation de Voltaire, qui s'écria: « Ah! cette Genève! quand on croit la tenir, tout vous échappe! Perruques et tignasses, c'est tout un! »
Voulant parer aux inconvénients qui, selon son opinion résultaient pour la ville de la destruction de son théâtre, il fit rouvrir celui de Châtelaine et, en outre, favorisa de tout son pouvoir les représentations à domicile chez les Genevois. Son principal coadjuteur fut un sieur Papillon, très-souvent mis à l'amende pour délit de comédie. Voltaire payait pour lui, et, voulant pousser à bout le Consistoire, il imagina la plaisanterie d'écolier que voici: Un matin on trouva affiché sur les portes des temples un placard portant ces mots: « Par permission de la Vénérable Compagnie des pasteurs, le sieur Papillon et sa compagnie à
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