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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

par la passion pour la comédie; il semblait qu'on allait chercher le gros lot à Châtelaine par la fureur avec
laquelle on s'y portait. Ce grand concours a été excité par le sieur Lekain, célèbre acteur de Paris, qui,

étant venu visiter Voltaire à Ferney, a été sollicité de représenter sur le théâtre de Châtelaine, et y a joué

effectivement trois fois la semaine dernière dans trois pièces de Voltaire, Adélaïde, Du Guesclin,

Mahomet et Sémiramis. Je ne saurais vous peindre toutes les folies qui se sont faites à l'envi pour voir

représenter cet homme-là, et les foules de monde qui y couraient dès le matin, malgré le mauvais temps.

On a payé jusqu'à un louis le louage d'une voiture; on n'en trouvait plus... L'on faisait venir les plus

mauvaises carrioles de Chênes et de Carouge. Moi qui vous parle, j'ai participé à la folie générale et je

n'ai pu résister à la curiosité de voir le célèbre acteur. Je me réservais pour samedi, qu'on devait jouer

Sémiramis: je savais qu'il brillait le plus dans le rôle de Ninias. Je réparai à force de travail le temps que

je devais donner le lendemain, car j'étais à Châtelaine à onze heures et demie du matin, et encore

trouvai-je le parterre rempli. Mais je vis tout aussi bien depuis les secondes loges, et j'eus l'avantage

d'avoir la compagnie de M. Mussard, ancien syndic, qui, lui aussi, avait fait une exception de ses

principes patriotiques contre la comédie en faveur de l'acteur en question. - Je vis des choses sublimes et

qui surpassèrent encore l'idée que la renommée m'avait donnée de ce parfait acteur. Comme toutes les

passions venaient se peindre sur son visage! Quelle magnifique récitation! quels gestes cadencés? quelle

brillante pantomime! Mais c'est encore moins l'art que l'on admire en lui, ce sont ces écarts, cette fougue

impétueuse, cet involontaire oubli de soi-même qui enlève au spectateur le temps de l'examen et au

critique le froid compas de l'analyse. Tel est le moment où il sort du tombeau de Ninus, croyant avoir

frappé Assur, tandis qu'il vient de tuer Sémiramis. C'était le triomphe de la nature: aussi le frémissement

était-il universel. Mais ce qui ne fut pas une des moindres parties du spectacle, ce fut Voltaire lui-même,

assis contre la première coulisse, en vue de tous les spectateurs, applaudissant comme un possédé soit en

frappant avec sa canne, soit par ses exclamations: « On ne peut pas mieux! - Ah! mon Dieu, que c'est

bien! » soit en prêchant l'attendrissement d'exemple et portant son mouchoir à ses yeux. Il fut si peu

maître de son enthousiasme que, dans un moment où Ninias quitte la scène après avoir bravé Assur, sans

crainte de déranger toute l'illusion il courut après Lekain, le prit par la main et l'embrassa vers le fond du

théâtre. On ne pourrait imaginer un ambigu plus comique, car Voltaire ressemblait à un de ces vieillards

de comédie, les bas roulés sur ses genoux et habillé suivant le costume du bon vieux temps, ne pouvant

se soutenir sur ses jambes tremblantes qu'à l'aide de sa canne. Toutes les traces de la caducité sont

empreintes sur son visage, ses joues sont caves et ridées, son nez prolongé, ses yeux presque éteints;

mais, comme dit Fréron, cette tête glacée renferme un volcan toujours en éruption, quoique avec des

flammes il jette aussi de la fumée et des cendres. »

Voltaire ne négligeait rien, comme on le voit, pour produire de l'effet sur les Genevois et les attirer à lui;
il employait des acteurs de grand talent et faisait jouer à Châtelaine ses meilleures pièces; les habitués

montraient leur gratitude pour ces procédés en applaudissant à outrance les oeuvres du poëte. Toutefois,

un beau soir, les choses tournèrent autrement. Voltaire faisait, par exception, représenter une de ses plus

insignifiantes productions, intitulée Charlot; c'est la vieille histoire d'un enfant de la campagne changé en

nourrice contre le fils d'un seigneur. D'après les idées du temps sur la noblesse innée, le paysan anobli

commet toutes les grossièretés imaginables, malgré la bonne éducation qu'il reçoit dès le berceau, tandis

que l'enfant noble fait et dit naturellement les plus belles choses sous le sarrau du laboureur.

Cette donnée ne plut guère aux spectateurs républicains de Châtelaine, et comme, du reste, ce drame est
fort médiocre, le parterre fit preuve de goût sinon de politesse, en sifflant sans miséricorde; il ne voulait

pas laisser terminer la représentation. Tout d'un coup, au plus fort du tumulte, s'avance hors de sa loge le

grand corps de Voltaire, qui, gesticulant de sa canne vers les spectateurs, leur crie de sa plus tonnante

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