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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
des sentiments d'indifférence pour la religion et la patrie. L'exemple des personnes riches peut être suivi par des gens de tout état qui y perdront leur argent et leurs principes. Pour remédier à ce mal, il faut qu'on fasse au sieur de Voltaire une défense expresse de faire jouer ou permettre qu'on joue aucune pièce de théâtre, soit par représentation publique, soit par répétition, pour éviter tout sujet équivoque. Puis le Petit Conseil fera défense expresse à tous sujets de cet Etat de représenter des pièces, tant sur le territoire que dans les environs. » A la suite de ces observations, le Conseil fit tout ce qu'il pouvait faire: il prit des mesures sévères contre les acteurs de Tournay.
Voltaire, on le comprend, ne voulut pas laisser au Conseil le dernier mot: « On jouera la comédie aux Délices, s'écria-t-il; on la jouera malgré les perruques genevoises! » Et Lekain lui fut un merveilleux instrument pour déjouer la résistance des magistrats genevois: « J'attends Lekain, écrit-il à d'Argental; il déclamera des vers aux enfants de Calvin: leurs moeurs sont fort adoucies, ils ne brûleraient plus Servet. A propos de Calvin je vais leur jouer un tour dont ils me sauront mauvais gré: je me suis procuré un vieux fauteuil qui servait de chaise ou de chaire à leur réformateur; je l'emploierai dans l'entretien d'Auguste et de Cinna; le beau bruit quand les prédicants le sauront! » Et, quelques jours plus tard, il peut ajouter: « Eh bien, j'ai réussi; j'ai fait pleurer tout le Conseil de Genève; Lekain a été sublime, et je corromps la jeunesse de cette pédante ville, »
Plût à Dieu que cette corruption se fût bornée à faire entendre Lekain à la jeunesse genevoise!
D'Alembert se trouvait alors aux Délices: il composa, sous la dictée et les inspirations de Voltaire, l'article GENÈVE, qu'il inséra dans l'Encyclopédie, et sur lequel nous reviendrons plus tard à un autre point de vue. Voici le passage qu'il y consacre au théâtre: « On ne souffre point de comédie à Genève: ce n'est pas qu'on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes, mais on craint le goût de la parure, la dissipation, le libertinage que les troupes de comédiens apportent avec elles. Cependant ne serait-il pas possible de remédier à cet inconvénient par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens. Par ce moyen Genève aurait des spectacles et conserverait ses moeurs: les représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens, leur donneraient une finesse de tact, une délicatesse de sentiments qu'il est bien difficile d'acquérir sans ce secours. »
Rousseau écrivit alors un traité de 200 pages sur l'usage et l'abus des spectacles; il montra tous les dangers de cette institution pour Genève au point de vue patriotique. Le Consistoire se joignit à Rousseau, et le mandement qu'il publia à ce sujet (17 novembre 1760) reflète, au point de vue religieux, les idées et les princi-pes défendus avec tant de chaleur par notre illustre concitoyen.
L'opposition que Voltaire rencontrait ne fit que le fortifier dans ses résolutions: ne pouvant introduire officiellement la comédie dans les murs de Genève, il annonça à grand bruit l'ouverture du théâtre de Châtelaine. Les Genevois, amis des anciennes coutumes de la République, les citoyens, partisans des principes de Rousseau, s'employèrent à l'envi pour entraver ce projet. La Compagnie des Pasteurs ordonna une visite générale des paroisses, « aux fins d'obtenir des adhésions contre le théâtre de M. de Voltaire. » Les promesses d'abstention furent si nombreuses qu'on put croire que les comédiens joueraient dans le désert. « Mais quelle déception, écrit un témoin oculaire, M. Mouchon. Le théâtre est achevé, le jour de l'ouverture fixé. Des assemblées ont eu lieu dans les cercles; les vrais patriotes, amis de la religion et du pays, s'engagent volontairement à n'y pas mettre les pieds; ils vouent les comédiens à l'abandon et à la misère: on se roidit, on se prépare à lutter contre la tentation; mais, hélas! le jour arrive... et le soir de ce jour tout le monde va à Châtelaine... c'était comme une procession! » Un peu plus tard, M. Mouchon écrit encore: « Tout l'intérêt que devait causer le tirage de la loterie a été absorbé cette semaine
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