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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

lui-même qui le dit.

- VI -

VOLTAIRE ET LE THEATRE A GENEVE

Le théâtre à Genève avant Voltaire. - Les orages politiques et la comédie. - Les garçons barbiers jouant la
tragédie. - Représentations dramatiques aux Délices et à Tournay. - Opposition du Conseil et db

Consistoire. - Lettre de Rousseau contre le théâtre à Genève. - La comédie à Châtelaine. - Lekain à

Ferney et enthousiasme des Genevois pour le célèbre tragédien. - Voltaire dans les coulisses. - Voltaire et

les magnifiques seigneurs qui le sifflent. - Les Chasse-gueux au théâtre de Châtelaine. - Opposition des

citoyens et incendie du théâtre de Genève. - Mot de Voltaire: perruques et tignasses.

Dix-huit ans avant l'arrivée de Voltaire à Genève, cette ville avait dû permettre temporairement
l'établissement d'un théâtre, et voici quelle occasion fut plus forte que les vieilles prescriptions interdisant

« toute représentation comique. »

En 1737, il s'était élevé dans Genève de terribles discordes, dans lesquelles les deux partis politiques en
lutte eurent des torts à peu près égaux; le sang des citoyens fut répandu et la ville se divisa en deux

camps animés l'un contre l'autre d'une haine implacable. Les cours de France, de Sardaigne et les cantons

suisses offrirent leur médiation, qui réussit à ramener dans la République une paix apparente. Les

ambassadeurs et leur suite, trouvant fort peu de récréations dans Genève, demandèrent instamment

l'établissement d'un théâtre, et, malgré sa répugnance, le gouvernement dut y consentir. Un bâtiment en

bois fut élevé à côté de la Place-Neuve: le Consistoire adressa, à ce sujet, les plus sérieuses remontrances,

et obtint que la permission ne dépasserait point le terme d'un an; ce délai expiré, il réclama la clôture des

représentations, et voici les considérants qu'il émettait à l'appui de cette requête: « Il est triste de penser

que les comédiens finissent leur campagne en déclarant qu'ils n'ont trouvé à vivre qu'ici et que cette ville

est le Pérou. Ils ont raison, car tous frais payés, l'hôpital subventionné, ils emportent 15,000 francs, et

malheureusement ce sont les personnes gagnant leur vie qui ont fourni la majeure partie de cette somme.

De plus, ce qui doit faire penser que la comédie convient ici moins qu'ailleurs, c'est le goût extraordinaire

qu'on a fait paraître pour les plaisirs et le spectacle: ce goût est si prononcé qu'il a eu la force de

suspendre l'impression des malheurs publics les plus effrayants. Quand on pense que des visages sur

lesquels on voyait la crainte et la douleur empreintes à la suite de nos désastres politiques, ont paru dès le

lendemain de la première comédie tout brillants de joie et désireux de se divertir, on ne peut s'empêcher

de croire qu'il y a dans cette ville un goût prodigieux pour le plaisir, auquel il est bien important de ne pas

fournir de nouveaux aliments. » Le résultat de la démarche du Consistoire fut la fermeture du théâtre,

mais les paroles mêmes que nous venons de citer nous dévoilent l'énergie du penchant des Genevois pour

ce divertissement et l'impossibilité de conserver, en 1740, la rigueur des coutumes du XVIe siècle. Les

faits ultérieurs se chargent bien, du reste, de le prouver à eux seuls. En effet, on transporta dans les

maisons particulières des essais dramatiques destinés à remplacer le spectacle, qui n'était plus légalement

autorisé, et le Consistoire dut, à maintes reprises, réprimander des citoyens prévenus du délit de «

comédie à domicile. » Si nos ancêtres eussent choisi leurs pièces dans les ignobles répertoires de la foire

et des carrefours, on pourrait approuver la sévérité ecclésiastique de l'époque; mais l'esprit des Genevois,

formé par leurs études du collége au goût de la bonne littérature, se manifestait, d'une manière

remarquable dans le choix de leurs récréations dramatiques. La haute comédie et les plus belles tragédies

étaient invariablement étudiées par les acteurs bourgeois, et quelle que fût la classe sociale des amateurs,

ce fait ne présente aucune exception. Chose singulière, parmi les ouvriers, les gens les plus passionnés

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