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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
collége, où tous les enfants s'instruisaient jusqu'à seize ans, avait considérablement élevé le niveau intellectuel de la nation. Un voyageur du XVIIe siècle, Davily, s'étonne de voir qu'à Genève on fasse des lettrés des fils des plus humbles artisans: « Car chez ce singulier peuple, dit-il, on enseigne le grec et le latin aux gens qui ailleurs ne savent ni A, ni B. »
Ce mélange de simplicité républicaine et de fortes études favorisa certainement les développements du négoce et de l'industrie. Le commerce des soies et des velours fut pour Genève une grande source de richesse durant le XVIIe siècle: de 1700 à 1730, de grandes entreprises commerciales, habilement conduites, ajoutèrent encore à ces féconds résultats. La ville, exténuée et ruinée peu auparavant par les sacrifices qu'elle s'était imposés en faveur des réfugiés de la révocation de l'Edit de Nantes, ne s'en trouva pas moins, à l'époque que nous indiquons, dans la situation la plus prospère.
Les riches Genevois employèrent dès lors une notable partie de leur fortune à renouveler l'aspect de la ville. Habitués que nous sommes aujourd'hui aux belles et solides constructions des quartiers d'en haut, nous pourrions penser qu'il en fut toujours de même; cependant, au fond, c'est aux façades de la Pelisserie et aux baraques du nord de l'Ile que nous devrions nous adresser pour trouver dans la ville actuelle des morceaux d'architecture propres à nous donner une idée de l'aspect qu'offrait, avant le XVIIIe siècle, aussi bien la zone élevée de la colline genevoise que sa partie inférieure. Mais en quelques années tout avait changé de face: Beauregard, la Treille, la rue des Granges, celle des Chanoines, la Grand'Rue, la Cité, la rue de l'Hôtel de-Ville, la place Saint-Pierre, la Taconnerie, l'Hôpital, le Temple-Neuf, le Grenier à blé, la façade neuve de la cathédrale, s'élevèrent avec une rapidité que les constructions parisiennes dépassent à peine aujourd'hui.
D'autre part, ce développement de prospérité matérielle ne pouvait manquer d'introduire une profonde modification dans les habitudes sociales: « Nous avons des portes cochères, dit un pasteur, mais par ces portes cochères le luxe entre à deux battants. » En effet, un assez grand nombre de citoyens faisaient de longs séjours à Paris, et ils en revenaient, cela se comprend aisément, fort peu charmés de leur précédente manière de vivre. A des hommes qui venaient de briller sous des habits de velours et de soie, de voir de près les splendeurs de la cour et les magnificences du théâtre, de jouir du charme des conversations et de l'esprit de ces admirables causeurs du XVIIe siècle, il faut avouer que la puritaine Genève devait paraître bien sombre et bien froide. Il était dur de renfermer, de par la loi, les habits brodés, les dentelles, les bijoux, pour revêtir la bonne serge et le drap noir, seuls autorisés par les ordonnances. Ces privations excitaient d'amers regrets, et les fêtes, les comédies et les violons de la capitale retentissaient en bruyants souvenirs dans une vie monotone, compassée et plus sévèrement réglée que celle de bien des couvents. Sous cette impression, on lançait des épigrammes d'abord, puis on donnait des fêtes en dépit des amendes et des peines consistoriales; on murmurait, on se révoltait fréquemment de fait contre les ordonnances somptuaires; l'antipathie qu'inspiraient leurs prescriptions surannées ne se donnait pas la peine du raisonnement, et nul, parmi leurs adversaires, ne songeait à se demander si la République pourrait subsister en adoptant le luxe, les usages de la France, et surtout son élégante corruption.
Ainsi, vers le milieu du XVIIIe siècle, la nation genevoise était divisée en deux classes bien tranchées: d'une part, les citoyens invariablement attachés à l'antique simplicité protestante; de l'autre, ceux qui, placés sous l'influence immédiate de la civilisation étrangère, se montraient hostiles à des lois qui ne portaient que trop le cachet de leur vieil âge.
Voltaire eut bientôt jugé de l'état des choses et s'empressa de calculer les moyens « de corrompre la pédante ville. » L'établissement d'un théâtre lui parut la mesure la plus urgente pour atteindre ce but; c'est
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