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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
d'Allambella. » A Madame de Choiseul il mande: « Je recevrai incessamment le cordon de saint François qui, je le crains, ne me rendra pas la vigueur de la jeunesse: en attendant, daignez agréer le respect paternel et les prières de frère François, capucin indigne. »
Le comte de Saint-Florentin, ministre de Louis XV, lui manda d'être plus circonspect à l'avenir, vu que le roi était très-mécontent de cette affaire; Voltaire lui répondit: « J'édifie les habitants de mes terres et de tous les environs en communiant. Le roi veut qu'on s'acquitte de ses devoirs religieux, non-seulement je les remplis, mais j'envoie régulièrement mes domestiques catholiques à l'église et les protestants au temple: je pensionne un maître d'école pour enseigner le catéchisme aux enfants; je fais lire publiquement les sermons de Massillon à mes repas. J'ai soin d'informer M. le curé des désordres de sa paroisse, quand je les apprends le premier; je l'invite à y mettre fin par ses remontrances et à inspirer le respect pour la religion et les moeurs. »
Pour résumer cette rapide et malheureusement bien incomplète esquisse du genre de vie adopté par Voltaire, noue citerons quelques lignes de M. Nicolardot, auteur ultramontain, qui a déployé la plus injuste sévérité à l'égard du grand poëte: sa description de Ferney n'en est que plus saillante. « La victoire, dit-il, le commerce et l'opulence ont eu leur métropole; Ferney fut pendant vingt années la capitale de l'esprit: tous les monarques s'empressèrent de reconnaître cette principauté, ils la saluèrent à l'envi comme la reine des peuples, le flambeau de la civilisation. Ce que le roi de la civilisation abhorrait, ils l'abhorraient; ce qu'il aimait, ils l'aimaient; ce qu'il aspirait à détruire, ils s'efforçaient de le détruire. Ils lui envoyaient des courriers presque toutes les semaines; ils donnèrent l'ordre à leurs ambassadeurs de respecter toutes ses fantaisies, de favoriser toutes ses entreprises, d'oublier toutes ses fautes. Les Parlements avaient brûlé d'envie de sévir contre la cour de Ferney, mais la cour de France laissait faire, L'évêque d'Annecy le menaçait de ses foudres, mais la ville aux sept collines, la ville du vicaire de Jésus-Christ tolérait ses insolences continuelles et ses injures grossières... Des flots d'étrangers y affluaient sans cesse, ducs, maréchaux, gentilshommes, académiciens, présidents, coudoyaient l'avocat, l'officier, le prêtre, le robin, le journaliste. Tout chemin conduisait à Ferney comme autrefois à Rome. Se proposait-on de parcourir Venise, Gênes, Florence, Naples, on passait par Ferney. Désirait-on baiser la mule du pape ou les pieds de l'impératrice de Russie, on traversait Ferney. Quel que fût le sujet du départ, amour, intrigue, affaires, guerre, persécution, plaisir, curiosité, santé, on faisait halte à Ferney. C'était la capitale autocratique de l'esprit dans un siècle où tout le monde se piquait d'avoir de l'esprit. »
Ainsi parle l'auteur ultramontain, et nous ajouterons qu'à une lieue de Ferney se trouvaient douze pasteurs huguenots et autant de magistrats religieux qui, considérant comme leur devoir de maintenir la foi chrétienne dans la conscience du peuple confié à leurs soins, ne craignirent pas de lutter pendant vingt années avec cette royauté si universellement reconnue de l'esprit et de l'irréligion. Ce sont les détails de cette lutte que nous devons maintenant essayer de retracer.
- V -
MOEURS ET USAGES GENEVOIS A L'ARRIVEE DE VOLTAIRE
Sous le rapport social et religieux, Genève était organisée de manière à présenter une vigoureuse résistance à l'invasion des nouvelles idées françaises. Quoique, au milieu du XVIIIe siècle, la législation de Calvin eût subi, cela va sans dire, de nombreuses modifications, néanmoins les principales dispositions de ce remarquable ensemble, organisé plus de deux siècles auparavant par la vigoureuse conception du réformateur, étaient encore pleinement appliquées et observées. Un coup d'oeil rétrospectif sur les lois ecclésiastiques de Genève est donc nécessaire pour l'intelligence de la période que nous avons
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