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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
bienfaiteur vint faire une visite à la jeune femme et laissa sur la table un beau vase d'argent dans laquelle se trouvait la quittance des 12,000 livres.
On sait enfin que Voltaire avait fait bâtir la presque totalité du village de Ferney et entretenait la prospérité chez les habitants, ses voisins, par le mouvement énorme d'étrangers qui affluaient pour le voir.
Malgré tous ces actes de bienfaisance, les attaques incessantes de Voltaire contre la religion soulevaient contre lui le clergé de la vallée, et souvent il put s'apercevoir de la méfiance antipathique que ce clergé inspirait à son égard aux habitants de la campagne: les curés savoyards surtout le représentaient comme l'Antechrist, et faisaient de sa personne, à leurs ouailles, des peintures effroyables, Tout impatienté qu'il était de ces bruits, Voltaire trouva plaisant de leur donner du corps: un jour que des ouvriers du Vuache fauchaient près du château de Ferney, il sort soudain de la charmille, revêtu du costume de Mahomet, et leur lance les imprécations du conquérant. Les pauvres Savoisiens s'enfuirent à toutes jambes,' et dès lors l'identité de Voltaire et de Satan fut très-solidement établie sur la rive gauche du Rhône. Toutefois cette antipathie alla si loin qu'elle lui devint absolument désagréable, et il ne craignit pas d'essayer de la conjurer en jouant, de sa personne, une impie comédie en deux actes: il communia dans l'église de Ferney, et se fit recevoir capucin.
Instruit que l'évêque d'Annecy faisait de sérieuses plaintes contre lui à la cour de France, pour détourner le coup, il décida de faire ses pâques à Ferney. La veille, il se confesse à ce père Adam, son aumônier, duquel il disait: « Il ne faut pas s'y tromper... ce n'est pas le premier homme du monde, », il signe une profession de foi des plus orthodoxes au point de vue romain, et le matin du jour de Pâques il se rend à l'église, accompagné des gens de sa maison, des paysans portant des hallebardes et des fusils, sans compter les tambours et les trompettes. La messe commence: Voltaire se présente à l'autel d'un air humilié et contrit, et reçoit la communion des mains du curé de la paroisse. Jusque-là tout allait bien, au moins au point de vue extérieur; mais voilà que le moment du prône arrive, le seigneur devance le prêtre, escalade la chaire et commence un sermon sur le vol; quelques jours auparavant on lui avait dérobé une vache: croyant découvrir son larron dans l'église, il l'apostrophe, l'engage à se réconcilier avec Dieu et l'exhorte à rendre grâces à la Providence de ce qu'il n'a pas été pendu; il l'engage enfin, si sa confession n'est pas faite encore, à venir au plus tôt la faire à son curé et à lui, M. de Voltaire, son seigneur. Malgré le respect qu'on avait pour lui, cette prédication parut un peu forte; le curé sortit brusquement du temple, une partie des paysans le suivit, et cette manifestation mit fin au scandale. L'évêque d'Annecy écrivit à ce sujet à Voltaire une lettre qui est un modèle de sagesse et de dignité: « Le temps presse, lui dit-il, un corps exténué et déjà abattu sous le poids des années vous avertit que vous approchez du terme où sont allés les hommes fameux qui vous ont précédé, et dont à peine aujourd'hui reste-t-il la mémoire; en se laissant éblouir par une gloire aussi frivole que fugitive, la plupart d'entre eux ont perdu de vue les biens immortels. Fasse le Ciel que, plus prudent et plus sage qu'eux, vous ne vous occupiez plus à l'avenir que de la recherche de ce bonheur souverain, qui seul peut remplir les désirs de l'homme fait à l'image de Dieu. » Cette lettre reçut la réponse suivante: « Ce n'est pas assez d'arracher ses vassaux aux horreurs de la pauvreté, de contribuer autant qu'on le peut à leur bonheur temporel; il faut encore les édifier, et il serait bien extraordinaire qu'un seigneur de paroisse ne pût faire dans l'église qu'il a bâtie ce que font tous les prétendus réformés dans leurs temples à leur manière. » Ce fut pour continuer cette mauvaise plaisanterie qu'il sollicita la faveur d'être admis dans l'ordre des capucins, au couvent de Gex; il se vanta d'avoir reçu de Rome la patente du général de l'ordre. Quand à Paris on apprend cette grosse nouvelle, on témoigne quelque incrédulité: « N'en riez point, écrit-il à la Harpe, je suis capucin, père temporel du couvent de Gex; j'ai le droit de porter l'habit et j'ai reçu la patente de notre révérend père le général
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