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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

Il approfondit les sujets religieux de la plus haute importance.

Il sonde les mystères de la philosophie.

Il frappe sur les abus qui dégradaient la famille et l'éducation des enfants.

Il dépeint les passions du coeur et les beautés de la nature avec une fraîcheur d'imagination, un luxe de
poésie qui ne seront jamais dépassés dans notre littérature.

Ses ouvrages sont dévorés par tous les hommes parlant français, et sa correspondance le met en rapport
direct avec toutes les classes de la société.

Cette correspondance, qui contient plus de deux milles lettres, forme l'histoire intime du XVIIIe siècle
(1).

[(1) Ces lettres furent remises à M. du Peyron, de Neuchâtel, lorsqu'en 1766 Rousseau dut quitter
Motiers-Travers. Après la mort de Rousseau, M. du Peyron les conserva soigneusement. En 1794 il les

remit à la ville de Neuchâtel, dans la bibliothèque de cette cité, et le bibliothécaire actuel, M. F. Bovet,

les a classées dans un ordre admirable.]

Ces lettres sont écrites par des souverains, des princes et des grands seigneurs, des philosophes et des
poëtes, des jésuites et des pasteurs réformés, des bourgeois, des artisans et des académiciens, des femmes

de lettres et de bonnes ménagères. Les rois prennent la plume pour réfuter le système de Rousseau ; les

citoyens l'honorent ou le maudissent ; les littérateurs le proclament comme leur chef et les ouvriers lui

adressent des pages empreintes d'une naïve reconnaissance.

Dans ces lettres se rencontrent la haine et l'admiration exclusive, la passion aveugle et la sincère amitié,
la critique amère et l'appréciation raisonnable ; toutes les questions du monde extérieur, du coeur, de la

philosophie, de la conscience, y sont agitées sous toutes les formes.

Dans ces lettres se dévoile un fait capital que, du reste, la carrière de Rousseau démontre
surabondamment.

C'est que ce prodigieux écrivain, si puissant dans la conception de sa pensée, si persévérant et si tenace
dans le perfectionnement de ses oeuvres, demeura toujours à la merci des impressions extérieures, elles

le dominent tout entier, il n'a aucun empire sur lui-même. Dans les affaires de la vie pratique, il ne sait ni

combattre ses impressions, ni les analyser, pour en reconnaître la vérité ou l'erreur, et, chose bizarre, ces

impressions, qui chez les hommes à caractère faible s'évanouissent avec la circonstance qui les a

produites, demeurent à poste fixe chez Rousseau, le tourmentent, l'égarent pendant des mois et des

années!

Sa conscience, son imagination ressemblent à la mémoire des enfants qui, frappée instantanément par un
incident étrange, garde jusqu'à l'extrême vieillesse les souvenirs du jeune âge.

- VIII -

Avec cette nature à la fois impressive et tenace, on conçoit sans peine que les bons côtés ainsi que les
défauts des républicains suisses se rencontreront chez Rousseau ; mous avons parlé de l'influence du pays

natal sur son imagination et ses dispositions esthétiques. Analysons maintenant l'action du caractère

national sur la vie intérieure du philosophe.

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