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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

programme, et voici l'étrange révolution qui s'opère en lui: « Une violente palpitation l'oppresse, soulève
sa poitrine ; ne pouvant plus respirer, il se laisse tomber sous un arbre, y passe une demi-heure dans une

telle agitation, qu'en se relevant, il se sent inondé de larmes, sans avoir senti qu'il en répandait. Puis les

idées lui viennent en foule, se rangent sans efforts sous sa plume, il écrit sans relâche, achève son

mémoire et l'envoie à Dijon. L'Académie ne délibère pas longtemps, elle lui décerne le prix... et le

philosophe Grimm, qui ne loue ses collègues qu'à son corps défendant, dépeint comme suit l'impression

produite par cette oeuvre de Rousseau. « Ce traité, dit-il, écrit avec une force et un feu qu'on n'avait point

encore vu dans un discours académique, fit une espèce de révolution à Paris et commença la réputation

de M. Rousseau, dont les talents étaient jusqu'alors peu connus. »

Dès que Rousseau eut acquis la conscience de son pouvoir intellectuel, il adopte un genre de vie qui doit
rendre ses facultés aussi productives que possibles. Ici reparaît la ténacité du caractère genevois, cette

énergie pour le travail, cette volonté de perfectionner les détails d'un ouvrage qui distingue la nation

suisse.

Rousseau délaisse les rêveries infécondes, il comprend le prix du temps: les jours d'autrefois,
misérablement perdus, pèsent sur son âme, il prend l'habitude de méditer à toute heure ; durant 1e jour en

copiant de la musique pour gagner son pain ; durant la nuit lorsqu'il ne peut dormir. A la promenade, aux

champs, sur la montagne, dès qu'une pensée naît dans son imagination, il l'écrit sur un lambeau de papier,

sur de vieilles cartes à jouer, dont ses poches sont toujours garnies, ou sur la page d'un livre de compte,

au milieu des chiffres et des objets de ménage. Très-rarement le premier jet lui semble assez bon pour

être conservé ; il se ressouvient de l'atelier paternel, il lime, il polit, il change sa phrase, la surcharge de

ratures, puis lorsqu'elle lui paraît avoir l'harmonie, la douceur et la clarté désirables, il la copie avec une

écriture que ne désavouerait pas le plus habile calligraphe, et la conserve pour l'insérer à sa place logique

dans un ouvrage futur.

La Fontaine et Rousseau employèrent également cette admirable persévérance qui donne aux productions
du génie la forme la plus parfaite qu'elles puissent revêtir. On sait que la Fontaine couvrait de ratures de

nombreuses feuilles de papier, avant de rencontrer ces expressions poétiques et familières qui semblent

sortir de la bouche d'un enfant. La bibliothèque de Neuchâtel et la famille Moultou conservent un grand

nombre d'autographes de Jean-Jacques où il déploie, autour d'une idée, son inaltérable patience de

correction. Nous en citerons un seul exemple. Rousseau se promenait dans un bois à Motiers, il arrive

devant une éclaircie où les fleurs sauvages croissent en profusion, leur aspect le frappe, il veut les

dépeindre, il inscrit dès l'abord: « Devant moi s'étalait l'or du superbe genêt et la pourpre de la modeste

bruyère...» il n'est pas satisfait, il essaie: le splendide genêt doré, et la bruyère éclatante, puis, l'or du

genêt sauvage, et la pourpre des stériles bruyères... Enfin, se débarrassant de la pompe des adjectifs, il

construit cette phrase: « Devant moi s'étalait l'or des genêts et la pourpre des bruyères » et nous offre un

des plus charmants modèles de la prose descriptive.

Si Rousseau atteignit l'âge de 38 ans avant de se faire connaître, sa réputation parvint rapidement à son
apogée. En peu de temps, il devint le poëte et le musicien à la mode ; il s'éleva au premier rang parmi les

philosophes, il entraîna le public lettré par le charme nouveau de ses romans. Son génie éminemment

sympathique fascina ses lecteurs au point de leur voiler les erreurs de la pensée, et si Voltaire régnait par

l'esprit et l'ironie, Rousseau dirigeait le coeur et l'âme de son siècle. En effet, il traite avec le monde

entier les plus sérieuses questions de la vie intellectuelle et morale.

Il offre des principes politiques nouveaux.

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