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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
meilleure révolution est achetée trop cher au prix du sang d'un seul homme... du sang, bon Dieu, que voulez-vous faire de ce sang, bêtes féroces, voulez-vous le boire!... Nous ne savons pas si la tête de Rousseau ne fût point tombée à côté de celle de Louis XVI... Rappelez-vous la mort de Condorcet, de Linguet, des hommes amis d'une sage liberté. »
Mais d'autres considérations, d'autres faits établissent encore mieux que les principes de Rousseau ne furent pour rien dans les horreurs de la révolution. Il est vrai que durant les années de 93 et 94 on lui élève des monuments à Paris et à Genève, on célèbre son jour de naissance par des fêtes publiques.
Si Rousseau est complice des violences de la Convention... les discours prononcés sur sa tombe, autour de son buste, associeront sa mémoire aux sanglantes exécutions du moment: on le fera grand prêtre des autels de la Terreur, on marquera son anniversaire d'une trace lugubre. - C'est tout simple, car, dans une fête, l'esprit de l'homme qu'on honore domine les sentiments et dirige les actes.
Eh bien oui. - Les fêtes révolutionnaires en l'honneur de Rousseau furent empreintes de l'esprit de ce grand philosophe. Et pour un jour, en fêtant le citoyen de Genève, les hommes de 93 se firent disciples de Jean-Jacques, mais du Jean-Jacques de la meilleure époque, et, pour preuve, voici les motifs allégués pour décider le transport du cercueil de Rousseau au Panthéon:
« Considérant que Jean-Jacques Rousseau s'éleva dans ses écrits aux plus sublimes idées sur l'Etre suprême et sur la vertu ; corrigea les erreurs de l'éducation physique et morale de l'enfance et de la jeunesse ; montra la dignité de l'homme dans son plus beau jour, et fit connaître aux peuples leurs véritables droits ; - Décrête, etc... »
Et les Genevois qui sont à Paris, et qui forment le club fraternel de la Montagne... comment célèbrent-ils cette entrée au Panthéon?
« Ils consacrent, disent-ils, ce jour dédié à Rousseau par un acte qui puisse honorer sa mémoire ; ils fondent quoi: un club patriotique? Non ; une société de bienfaisance en faveur des Genevois malades, » et la souscription produit, séance tenante, 1512 francs 50 centimes ; pas un mot de politique, ni de récrimination ne sont prononcés.
A Genève même, esprit plus saillant encore: en 1793 on vote un monument: c'est un buste placé sur une colonne de 40 pieds de hauteur, qui sera élevée au milieu du Bastion Bourgeois.
Mille citoyens ont décidé cet hommage et, dans le discours prononcé à cette occasion, on ne parle que d'union, de paix, de prospérité, d'égalité. Une seule phrase présente un sens pénible: « Les Genevois ont terrassé le dernier ennemi qui fomentait leurs éternelles discussions. »
Et la fête de l'année suivante, 1794, est encore un jour de calme et de paix au milieu de la tourmente révolutionnaire. On orne de fleurs le monument, on y place ces inscriptions:
« Rousseau nous rappela aux devoirs sacrés de la nature.
« Le travail est un trésor.
« Rousseau fut pauvre et son éloquence prit la défense des malheureux.
« Rousseau nous enseigne à chercher dans la vertu le plus touchant de nos plaisirs. »
Puis viennent des chansons, des pièces de vers célébrant les bienfaits répandus sur la famille, le bonheur
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