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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
Le témoignage unanime des auteurs contemporains nous apprend, comme nous l'avons vu, que le succès de l' Emile fut complet et la révolution qu'il opéra s'étendit sur toute la société française. L'engouement et le fanatisme se développèrent largement autour de ce livre. On ne voulut pas comprendre que Rousseau n'avait point l'intention de faire une oeuvre pratique, applicable, et que son but était uniquement d'extirper les abus et les misères dont la première enfance était accablée...
Aussi plusieurs admirateurs insensés de Rousseau élevèrent leurs enfants d'après les procédés de l'Emile; les résultats furent déplorables,... et l'un de ces absurdes chefs de famille, M. Angard, reçut la leçon suivante de la bouche même de Jean-Jacques, lorsqu'il vint lui faire visite.
« Monsieur, vous voyez un homme qui a élevé son fils suivant les principes qu'il a eu le bonheur de puiser dans votre Emile. »
Rousseau le regarde fixement... «Tant pis, Monsieur, tant pis pour vous et pour votre fils... Je n'ai point voulu donner de méthode, j'ai voulu empêcher le mal qui se commettait dans l'éducation. »
Chapitre VI. Genève et Rousseau après la mort du philosophe.
- I -
Rousseau est mort en juillet 1778 à Ermenonville. Deux opinions se sont formées sur la cause de sa mort: les uns croient à un suicide, d'autres admettent que sa fin fut naturelle. Sans entrer dans une longue et pénible discussion sur ce point, nous publions une lettre adressée par M. de Girardin, d'Ermenonville, au libraire Michel Rey, à Amsterdam ; cette lettre nous paraît trancher la question:
« Les bruits ou plutôt les vaines rumeurs qu'on a affectés, je ne sais pourquoi, de répandre, vous font désirer quelques détails positifs sur les derniers moments de M. Rousseau. Eh bien! Monsieur, soyez bien sûr d'abord que ce ne fut aucune inquiétude ni souci qui l'engagea à quitter Paris, mais uniquement sa passion pour la campagne et pour la botanique qui l'y avait ramené, et il avait donné la préférence à l'amitié. Tout paraissait ici contribuer à son contentement, et nous étions tous heureux de son repos. Après tant de persécutions, il eût été bien juste qu'il ait pu goûter plus longtemps le loisir et la tranquillité. Mais, hélas! Dieu ne l'a pas permis. En peu d'instants il a passé de la meilleure santé en apparence à une mort rapide. Il en a senti l'approche avec la tranquillité d'un homme juste toujours prêt à mourir. « Vous pleurez, disait-il à sa femme, pleurez-vous donc mon bonheur? bonheur éternel que les hommes ne troubleront plus. Je meurs tranquille, je n'ai jamais voulu de mal à personne et je dois compter sur la miséricorde de Dieu. » Tels ont été ses derniers mots, et pendant deux jours qu'il est reste mort sur son lit, on eût toujours dit qu'il dormait paisiblement du sommeil de l'homme vertueux, tant son visage conservait l'image de la sérénité de son âme... Il a été ouvert, les médecins ont trouvé toutes les parties parfaitement saines, et n'ont reconnu d'autre cause de sa mort qu'un épanchement de cérosité sanguinolente sur la cervelle, ce qu'ils nomment apoplexie céreuse.
« Dans le plus bel endroit du pays est un petit lac environné de coteaux couverts de bois. Au milieu de ce lac est une île plantée de peupliers. C'est là qu'avec les formalises requises lui a été érigé un monument simple et convenable.
« O mon cher et bon Monsieur Rey! vous avez fait aussi de votre côté des pertes cruelles ; vous êtes dans l'affliction ainsi que nous. Pleurons donc ensemble nos pertes irréparables. - Celle de M. Rousseau l'est pour ma famille et pour moi. Et puissions-nous du moins pleurer en paix, car les méchants et les affaires sont deux grands tourments en ce monde.
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