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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

La prédiction de Buffon reçut un accomplissement immédiat. Les dures paroles du philosophe genevois
opérèrent une révolution véritable dans l'éducation du premier âge. Les coutumes sévères du pays natal

de Rousseau, dépeintes avec un talent admirable, furent adoptées en France, et les enfants, soignés avec

une vigilante tendresse, purent bénir le réformateur qui seul avait su détruire les funestes usages favorisés

par la mondanité et la corruption égoïste des parents.

L'éducation du premier âge ne fut pas la seule réforme entreprise par Rousseau: il atteignit les plus hautes
régions de l'éloquence ironique en reprochant aux chefs de famille l'amour du plaisir et de la débauche

qui leur faisait abandonner la société de leurs enfants et les soins moraux qu'ils réclament. Rousseau

frappait juste ; car, de son temps, les hommes perdaient leur vie dans les plus pitoyables intrigues. Les

femmes passaient chaque nuit au jeu, aux bals, aux théâtres ; on se levait à une heure de l'après-midi, le

reste du jour était employé à la toilette, aux visites ; on ne prenait aucun souci des enfants: un abbé plus

ou moins frivole élevait les garçons, un couvent recevait les filles.

Du reste, les extrêmes se touchaient, et si dans certains cercles les enfants étaient abandonnés, ailleurs ils
subissaient le régime de flatterie intime, et Rousseau n'eut garde d'épargner ce dangereux travers:

« Que peut penser un enfant de lui-même, quand il voit autour de lui tout un cercle de gens sensés
l'écouter, l'agacer, l'admirer, attendre avec un lâche empressement les oracles qui sortent de sa bouche et

se récrier avec des retentissements de joie à chaque impertinence qu'il dit. La tête d'un homme aurait bien

de la peine à tenir à tous ces faux applaudissements, jugez de ce que deviendra la sienne. La première et

la plus importante science qui leur convient n'est-elle pas d'être discret et modeste, et que peut produire

dans les enfants cette émancipation de paroles avant l'âge de parler? Et ce droit de soumettre

effrontément les hommes à leur interrogatoire! Que deviennent ces petits questionneurs babillards qui

questionnent moins pour s'instruire que pour importuner, pour occuper d'eux tout le monde?

« Des mains de semblables mères les enfants tombent dans les mains des philosophes (1). Ah! la belle et
sérieuse école! qu'ils sont heureux! qu'ils sont bien dirigés!

[(1) Lettre inédite. Collection Moultou.]

«Nous vivons dans le climat et dans le siècle de la philosophie et de la raison. Les lumières de toutes les
sciences semblent se réunir à la fois pour éclairer nos yeux et nous guider dans cet obscur labyrinthe de

la vie humaine. Les plus beaux génies de tous les âges réunissent leurs leçons pour nous instruire,

d'immenses bibliothèques, des colléges, des universités nous offrent dès l'enfance l'expérience et la

méditation de 4000 ans. L'immortalité, la gloire, la richesse et souvent les honneurs sont le prix des plus

dignes dans l'art d'instruire et d'éclairer les hommes. Tout concourt à prodiguer à chacun de nous tout ce

qui peut former et cultiver la raison... En sommes-nous devenus meilleurs, ou plus sages?... En

savons-nous mieux quelle est la route et quel sera le terme de notre courte carrière?... Nous en

accordons-nous mieux sur nos premiers devoirs et les vrais biens de la vie humaine?... Qu'avons-nous

acquis à ce vain savoir, sinon des querelles, des haines, de l'incertitude et des doutes? Chaque secte est la

seule qui ait trouvé la vérité ; chaque livre contient exclusivement les préceptes de la sagesse, chaque

auteur est le seul qui nous enseigne ce qui est bien... L'un nous prouve qu'il n'y a point de corps, un autre

qu'il n'y a point d'âme, un autre que l'âme n'a nul rapport au corps, un autre que l'homme est une bête, un

autre que Dieu est un miroir. Il n'y a point de maxime absurde que quelque auteur en réputation n'ait

avancée, ni d'axiome si évident qui n'ait été combattu par quelqu'un d'eux, et l'on trouve toujours des

raisons pour soutenir que ce qui est nouveau est préférable à ce qui est vrai. »

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