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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

Rousseau examine les spectateurs et voit leurs yeux pleins de larmes. « Messieurs, s'écrie-t-il
immédiatement, j'entends votre silence! je comprends vos larmes! et voici le jugement que je prononce

sur ma justification...» il déchire aussitôt quelques pages de son manuscrit, les jette au feu et se refuse à

continuer la lecture.

On a retrouvé cette justification ; en l'étudiant, il est difficile de ne pas reconnaître que l'idée fixe de
l'ennemi, le fantôme du persécuteur est la cause de l'abandon des enfants du malheureux Rousseau.

« La Providence, écrit-il, veille sur mes enfants. Eh Dieu! quelle eût été leur destinée s'ils avaient eu la
mienne à partager? que seraient-ils devenus dans mes désastres? Ils seront ouvriers ou paysans, ils

passeront dans l'obscurité des jours paisibles ; que n'ai-je eu le même bonheur! J'aime mieux qu'ils vivent

du travail de leurs mains sans me connaître que de les voir (ici la folie de Rousseau apparaît tout entière)

avilis, nourris par la traîtresse générosité de mes ennemis, qui les instruiraient à détester, peut-être à

trahir leur père... Si je n'ai pas rempli les saints devoirs de la nature, en cela, loin de m'excuser, je

m'accuse, et quand même ma raison me dit que dans ma situation, j'ai dû le faire, je ne la crois pas,

j'écoute mon coeur qui gémit et qui la dément. Je pleurerai toujours sur cet amer souvenir, et c'est en

expiation de ma faute que j'écrivis l'Emile, voulant procurer aux enfants d'autrui un peu du bonheur que

je n'avais pu donner aux miens. (1) »

[(1) Dussaux, De mes rapports avec Jean-Jacques Rousseau, page 223.]

Cette explication touchant l'origine de l'Emile étant donnée, examinons brièvement les principes
d'éducation contenus dans ce livre, et leurs résultats au milieu de la société du dix-huitième siècle.

Dans les cercles mondains on peut dire que la famille n'existait plus, la passion du plaisir avait tout
envahi.

Le sort des enfants en bas âge était déplorable ; voici comment Rousseau le dépeint:

« On les confie à des femmes mercenaires pour qui la nature ne dit rien, et qui ne cherchent qu'à s'éviter
la peine. Il eût fallu veiller sans cesse sur un enfant en liberté ; mais quand il est bien lié on le jette dans

un coin sans s'embarrasser de ses cris ; pourvu que le nourrisson ne se casse ni bras, ni jambes,

qu'importe qu'il périsse ou demeure infirme le reste de ses jours?... Ces douces mères qui, débarrassées

de leurs enfants, se livrent gaîment aux amusements de la ville, savent-elles quel traitement l'enfant au

maillot reçoit dans son village? Au moindre tracas qui survient, on le suspend à un clou comme un

paquet de hardes, et tandis que, sans se presser, la nourrice vaque aux soins du ménage, le malheureux

reste ainsi crucifié... Tous ceux qu'on a trouvés dans cette situation avaient le visage violet ; la poitrine

fortement comprimée ne laissait pas circuler le sang, il remontait à la tête, et l'on croyait le patient bien

tranquille parce qu'il n'avait pas la force de crier. J'ignore combien d'heures un enfant peut rester dans cet

état sans perdre la vie, mais je doute que cela puisse aller fort loin... Pauvres enfants de notre siècle!

façonnés au dehors par les nourrices, et plus tard au dedans par les philosophes! »

Lorsqu'on apporta ces premières pages de l'Emile à Buffon, il demeura longtemps rêveur, ses yeux se
remplirent de larmes.

« Qu'en pensez-vous? - il n'y a rien là de nouveau, rien que vous n'ayez écrit vous-même.

« Oui, je l'ai dit il y a longtemps, mais Rousseau pourra seul se faire écouter... à coup sûr, il va régénérer
la famille. »

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