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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
Cette absurdité s'explique chez Rousseau: son imagination créait souvent les choses idéales les plus élevées, mais du jour où le curé de Confignon l'introduisit chez Mme de Warens, l'infortuné philosophe fut témoin de la facilité de paroles et du dévergondage des moeurs qui déshonorèrent son siècle. Dans son intérieur et dans sa société, jamais Rousseau ne fut honoré de l'intimité d'une femme honnête et pure. On comprend dès lors que ses rêves de poëte pouvaient lui inspirer de nobles images, tandis que le regard de ses yeux amenait sous sa plume des réalités fangeuses.
Aussi, nous en sommes convaincus, si les relations de Rousseau eussent été différentes, si, demeuré dans sa ville natale, il eût choisi pour compagne légitime une jeune personne élevée dans la sainte ignorance du mal, jamais notre philosophe n'aurait écrit les pages absurdes et dangereuses qui déshonorent ses plus belles compositions.
Ses amis de Genève furent péniblement impressionnés par l'apparition de la Nouvelle Héloïse, et tandis que le public dévorait le livre, Abauzit, profitant de la position que lui faisait Rousseau dans sa dédicace, lui écrivit la lettre suivante au nom des hommes qui aimaient le philosophe et lui disaient la vérité:
« Non, votre Héloïse ne nous satisfait point et vous ne tenez pas ce que vous avez promis d'écrire touchant la pudeur, la modestie et la vertu chez les femmes. Si votre dessein est de les conduire à la vertu par le crime, votre espérance est vaine. Elles regardent le prêche de Julie sur l'infidélité conjugale comme parfaitement déplacé dans la bouche d'une fille qui, des le commencement de sa passion, montre qu'elle n'a ni éducation, ni pudeur, ni honneur. Celle qui a si facilement oublié les voeux de son baptême oubliera bientôt les promesses du mariage. »
Si la société française exerça une grande influence sur les compositions romanesques de Rousseau, d'autre part les vices du temps lui inspirèrent un plan de réforme pour l'éducation de la jeunesse. II réalisa sa pensée, et l'apparition de l'Emile opéra une révolution des plus heureuses dans l'intérieur des familles. Les personnes qui connaissent les détails de la vie intime de Rousseau font ici une grave objection, Rousseau donner des conseils aux pères et aux mères! Rousseau parler d'éducation! Mais en avait-il le droit, lui qui n'a pas reculé devant l'affreuse résolution de mettre ses enfants à l'hôpital ; lui qui, par sa faute, ne les a pas reconnus, ni élevés, comment ose-t-il donner des conseils à autrui?
Sur ce sujet, les adversaires de Rousseau lui adressent les plus violentes récriminations, tandis que ses défenseurs essaient d'anéantir complétement sa faute... Aux apologistes de cette lamentable page de la vie de Rousseau, nous n'adresserons qu'une seule question:
A sa place, imiteriez-vous sa conduite?
Aux juges trop sévères qui pensent que Rousseau fut criminel de sang-froid, aux personnes impartiales qui pèsent volontiers le pour et le contre sur chaque question, il sera facile de montrer que l'abandon des enfants de Rousseau fut un acte de folie bien qualifiée, un des résultats de son idée fixe, tout le monde m'en veut.
Le récit suivant nous semble prouver cette affirmation.
En 1774, Rousseau lisait le manuscrit des Confessions à une société composée des plus hautes notabilités de Paris. La séance avait commencé à sept heures du matin. On s'était à peine interrompu pendant quelques instants pour dîner, et un murmure flatteur de félicitations, partant de toutes parts, accueillait l'auteur chaque fois qu'il faisait une pause. Vers cinq heures de l'après-midi, Rousseau commence le récit de l'envoi de son premier enfant à l'hospice... il le termine... Un silence glacial règne dans l'auditoire,
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