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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
âgé de vingt ans lorsque se produisit le mouvement opéré par l'Emile et la Nouvelle Héloïse.
Si Rousseau, par son génie poétique, développa le premier l'affection pour les beautés de la nature, s'il a provoqué et popularisé l'habitude des courses et des voyages à pied, il nous a rendu un service encore plus signalé. Ce bienfait, ce service, est une de ces choses tellement simples, qu'en en jouissant on dit: mais cela s'est toujours passé de même ; le beau mérite de découvrir ce qui saute aux yeux de tout le monde... Oui! c'est la vieille histoire de l'oeuf de Christophe Colomb, car la découverte dont je parle, c'est la maison blanche aux contrevents verts.
Avant Rousseau, quoique le goût de la campagne existât dans la Suisse romande, nous avons dit que les seules constructions champêtres étaient les châteaux, les grandes habitations tournant pour la plupart le dos à la vue, et les demeures des paysans. La maison moyenne, la petite maison de campagne, le logis pour une seule famille, l'admirable privilége de jouir des beautés du dehors et de la vie en plein air pour soi et pour ses enfants, tout cela était réservé aux familles riches: la famille bourgeoise, avec un avoir modeste, une fortune restreinte, n'aurait jamais pensé à ce genre de bien-être, à cet élément de bonheur. Une page de Rousseau détermina cette douce révolution.
« Je n'irais pas me bâtir une ville en campagne et mettre au fond d'une province les Tuileries devant mon appartement. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts. Je choisirais pour la couvrir la tuile, parce qu'elle a l'air plus propre que le chaume, plus gai que l'ardoise, qu'on ne couvre pas autrement les maisons de mon pays, et que cela me rappellerait un peu l'heureux temps de ma jeunesse. J'aurais pour cour une basse-cour ; pour écurie une étable avec des vaches pour avoir du laitage que j'aime beaucoup J'aurais un potager pour jardin, et pour parc un joli verger ; les fruits à la discrétion des promeneurs, ne seraient point comptés par mon jardinier. Cette petite prodigalité serait peu coûteuse, parce que j'aurais choisi mon asile dans quelque province éloignée où l'on voit beaucoup de denrées et peu d'argent, et où règnent l'abondance et la pauvreté. »
Ainsi parlait Rousseau dans l'Emile. Ainsi, dit M. Sainte-Beuve, « évoquait-il avec l'éclat et la précision qu'il portait dans le souvenir de tels tableaux de jeunesse jusqu'au sein de ses années les plus troublées et les plus envahies. » L'influence de ces descriptions fut universelle. On voulut essayer le bonheur que pouvait donner la maison blanche aux contrevents verts ; elles s'élevèrent çà et là sur nos collines. Toutefois, les sombres années de la révolution et la sanglante période de l'empire ajournèrent ces créations du calme et de la paix. Mais, depuis 1815, les rives de nos lacs et les sommets de nos coteaux attestent que l'idée de Jean-Jacques a fait son chemin dans la patrie suisse, et sous ce rapport il a subi le sort réservé aux inventeurs: on jouit de son bienfait, et rarement on donne une pensée à celui qui introduisit dans son pays cette utile et charmante innovation.
Les admirables paysages de Clarens et de Vevey inspirèrent à Rousseau la pensée de placer sur les rives de notre lac le théâtre d'un roman. Malheureusement si la Suisse française lui fournit la partie extérieure de son livre, la société immorale de Paris au sein de laquelle il vivait domina ses souvenirs dans la création de ses principaux personnages.
En réalité la Sophie de l'Emile et la Julie de la Nouvelle Héloïse sont des êtres impossibles moralement parlant.
Rousseau suppose chez une jeune fille l'innocence et la pudeur existant avec l'expérience de tous les mystères du libertinage! La sainte ignorance du mal unie à la science raisonnée du vieux docteur!
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