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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
- Volontiers ; je suis altéré.
Ils descendent. Le voyageur admire le nombre et la grosseur des tonnes, il goûte, trouve le vin excellent, puis il dit à son hôte:
- Monsieur, les voyageurs aiment à conserver le souvenir détaillé des bons moments de leurs journées ; à qui suis-je redevable de cet aimable accueil?
- Monsieur, je suis le banneret de Gleyrolles... Et vous, Monsieur, qui avez l'air si bon enfant, oserais-je vous demander votre nom?
- Mon non! il ne vous dira rien ; je m'appelle Rousseau.
- Rousseau!... Monsieur Jean-Jacques!... Eh! Monsieur, excusez de vous avoir reçu ainsi! Monsieur Jean-Jacques!... Et moi qui vous donnais du nouveau!
Le propriétaire met aussitôt en perce un tonneau des bonnes années, se fait apporter une solide collation, on boit, on trinque, on compare les plus vieux produits. Et M. le banneret disait plus tard:
- Oh! voilà! quand il reprit le chemin de Vevey, il était bien un peu gai, M. Rousseau, et chantait de tout son coeur ses couplets du Devin du Village (1).
[(1) Cette anecdote m'a été communiquée par M. Visinand, de Montreux, petit-fils du banneret de Gleyrolles.]
Si les descriptions de Rousseau sont admirables, on y découvre néanmoins une grande lacune. Il analyse les beautés des lacs, des régions moyennes des Alpes, mais les splendeurs des glaciers, la poésie des hautes cimes paraissent lui avoir échappé. A peine consacre-t-il une ou deux lignes à l'illumination du soir, à la coloration du Mont-Blanc.
Cette partie de la tâche, ce magnifique complément des études de la nature suisse, la découverte de ce nouveau monde des Alpes, était réservée à de Saussure. Oui, de Saussure seul, le premier, a fait comprendre la majesté, la sublimité des cimes glacées ; avant lui ce sentiment n'existait pas. En veut-on la preuve? En 1740, deux Anglais, Pockoke et Windham, font les premiers la course de Chamouny et découvrent (2) cette vallée.
[(2) Nous disons découvrent pour les voyageurs et les touristes, car Chamouny était un lieu bien connu des collecteurs d'impôts de tout genre, ainsi que le prouvent des actes remontant au douzième siècle dont les habitants de la vallée ont remis les copies à M. le professeur Gaullieur.]
Leur voyage est plein d'aventures intéressantes, mais à peine une phrase, un cri d'admiration à la vue de ces magnificences des solitudes glacées ; ils en mesurent mathématiquement les dimensions, et les fatigues, les dangers du voyage, les vulgaires accidents du touriste dans un pays nouveau, voilà tout ce qui les frappe.
De Saussure seul comprend, admire et fait savourer à ses lecteurs les beautés des neiges éternelles. Rousseau n'est-il pour rien dans le développement de Saussure? Nous ne pouvons l'affirmer positivement. De Saussure n'a pas laissé de souvenirs d'enfance ; nous savons seulement que de bonne heure il eut la passion des courses à pied et des voyages de montagne. Mais il est bien difficile de croire que les oeuvres de Rousseau n'aient pas fait une impression profonde sur le futur explorateur des Alpes,
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