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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

Les rôles sont distincts chez ces contemplateurs de la beauté de notre pays. Trembley et Bonnet
s'attachent au coté scientifique et religieux ; mais dans la découverte des paysages alpestres, leur

influence ne dépasse guère, au premier moment, les limites des vallées natales. L'homme qui popularise

le sentiment de la nature, qui fait comprendre la poésie et les charmes de la contemplation ; l'homme qui

fait arriver sur la société française les bonnes et fraîches haleines des montagnes ; l'homme qui force le

beau monde à quitter la grande allée du parc pour la vraie promenade aux champs... cet homme, c'est

Rousseau. Les auteurs et les critiques français sont unanimes touchant l'impression produite à cet égard

par l'Emile et la Nouvelle Héloïse, et tandis que les tendances politiques et religieuses de ces livres

excitaient les colères du parlement et du clergé, les descriptions, les révélations de Rousseau opèrent

dans le sentiment de la nature la plus douce et la plus poétique des révolutions que l'histoire de l'esprit

humain puisse enregistrer.

Rousseau popularise trois choses: la beauté idéale des lacs et de la région moyenne des Alpes ; le voyage
à pied et la course de montagne ; la maison champêtre pour tout le monde.

Le voyage à pied, la grande course de montagne, cet élément indispensable de notre vie actuelle, ce désir,
ce voeu de tout homme en pleine santé, ce regret constant du valétudinaire... le voyage à pied, ce

portefeuille des souvenirs si richement illustré plus tard par de Saussure, Agassiz et Töpffer, Rousseau en

écrivit les premières pages, Rousseau en est l'inventeur.

Une page ou deux de Rousseau, écrites à l'apogée de son influence, décidèrent la question. Voici ses
paroles:

« Jamais je n'ai tant pensé, tant vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans les voyages que j'ai faits,
seul et à pied. La marche a quelque chose qui anime, qui avive mes idées. La vue de la campagne, la

succession des aspects agréables, le grand air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant,

la liberté de l'auberge, l'éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance, tout cela dégage mon

âme, me donne une plus grande audace de penser. Mon coeur erre d'objets en objets, s'unit, s'identifie à

ceux qui le flattent, s'entoure d'images charmantes, s'enivre de sentiments délicieux. »

On voulut éprouver si Rousseau avait dit vrai ; on fit des voyages à pied et l'on en garda la douce
habitude.

Son tableau du lever du soleil ne sera guère dépassé.

« Transportons-nous sur un lieu élevé avant que le soleil se lève... On le voit s'annoncer de loin par des
traits de feu qu'il lance au-devant de lui. L'incendie augmente ; l'Orient paraît tout en flammes. A leur

éclat on attend l'astre longtemps avant qu'il se montre. A chaque instant on croit le voir paraître. On le

voit enfin. Un point brillant part comme un éclair et remplit aussitôt tout l'espace... Le voile des ténèbres

s'efface et tombe, l'homme reconnaît son séjour et le trouve embelli. La verdure a pris dans la nuit une

vigueur nouvelle ; le jour naissant qui l'éclaire, les premiers rayons qui la dorent, la montre couverte d'un

brillant réseau de rosée qui réfléchit à l'oeil la lumière et les couleurs. Les oiseaux en choeur se

réunissent et saluent de concert le Père de la vie. Le concours de tous ces objets porte aux sens une

impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu'à l'âme. Il y a là une demi-heure d'enchantement

auquel nul homme ne résiste. Un spectacle si grand, si beau, si délicieux n'en laisse aucun de sang-froid.

»

Au voyage à pied se rattache une excursion en Valais, qu'il fit dans l'automne de 1759, et qui fut l'origine

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