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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

bords du lac de Genève, et annonce en ces termes sa résolution à la société parisienne:

- « Mes amis, j'ai longtemps cherché une maison de campagne pour y achever tranquillement ma vie.

- Or ça, vous choisirez la France, sans aucun doute ; c'est le plus beau pays du monde, il n'y en a point
qui en approche.

- Messieurs, la France est un pays charmant, délicieux, j'en conviens... mais mon coeur et mes yeux sont
en Suisse.

- Quoi! ce pays de glace et de montagnes stériles, dont les peuples n'auraient pas le quart de la
subsistance nécessaire si les autres contrées ne le déchargeaient pas d'une grande partie de ses habitants!

- Vous connaissez très-bien la Suisse, à ce que je vois, Messieurs, mais telle qu'elle est, elle est pour moi
le plus beau pays du monde. »

Ainsi parlait Tavernier, et avec lui ces hommes dont le petit nombre et l'isolement montrent que leur
siècle ne se préoccupait guère des beautés de la création.

Un fait matériel prouve du reste surabondamment cette lacune. C'est le style et la position des anciennes
maisons de campagne construites dans la Suisse romande.

Au 16e et au 17e siècle, deux classes d'habitations rurales s'élèvent dans nos vallées, c'est le château et la
ferme. Le château placé dans des positions faciles à défendre, la ferme disposée pour l'exploitation

agricole. Vers le commencement du 18e siècle, de 1715 à 1750, apparaissent les grandes maisons de

campagne. Les Suisses Français se sont enrichis dans d'heureuses spéculations, mais, comme effrayés de

leur rapide fortune, ils s'empressent de la convertir en immeubles solides et productifs ; ils élèvent les

plus belles rues à Genève, à Lausanne, à Neuchâtel ; ils construisent à la campagne sous la direction

d'habiles architectes, ces solides et majestueuses maisons carrées qui conviennent à merveille au climat

variable de notre pays... Le sens des beautés de la nature s'est donc développé chez nos ancêtres dès le

commencement du siècle, puisque ces belles et confortables demeures se multiplient alors sur nos

collines et dans nos plaines! - Oui, le goût de la campagne, le goût du jardin, le goût du parc, s'est

développé. Mais la notion esthétique, la notion des beautés de la nature, l'appréciation des grandeurs du

paysage alpestre, ce sentiment est encore endormi. Il semble qu'un rideau perpétuel de brouillards voile

le spectacle du Mont-Blanc aux habitants de la Suisse romande. Ils en sont encore « aux soudaines

horreurs des glaciers de Chamouny » et la preuve c'est que toutes ces maisons de campagne si bien

construites, si élégamment ornées, quant à la pelouse et aux jardins, tournent invariablement le dos à la

vue ; on les place dans des bas-fonds où l'horizon est borné à un mille de distance. Les salons sont au

nord, et lorsque les positions élevées offrent un paysage étendu, on a soin de planter des marronniers et

des ormeaux entre le lac et la façade.

Cet état de choses dure jusqu'en 1760 ; mais à ce moment une révolution véritable et complète s'opère
dans la Suisse française. Trois ou quatre hommes comprennent simultanément les beautés de la nature

alpestre. Ils déchirent enfin ce rideau qui voilait les splendeurs des montagnes ; ils font comprendre à

leurs contemporains que le lac est autre chose qu'un réservoir de truites et de féras, un étang pour les

courses en petits bateaux. Haller à Lausanne, Trembley, Bonnet et Rousseau à Genève, prennent la

nature extérieure pour objet de leurs études ; ils en découvrent les beautés, ils réchauffent, développent ce

sentiment admirateur jusqu'alors engourdi ; ils créent un élément nouveau dans la vie intellectuelle, soit

chez leurs compatriotes, soit dans la grande société française.

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