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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

Les procédés de Voltaire étaient différents: le seigneur de Ferney aurait volontiers adopté Genève pour sa
patrie, à condition de pouvoir exercer sur la ville une haute juridiction philosophique et religieuse. Nos

ancêtres n'acceptaient pas ces prétentions, et ils eurent aux yeux de Voltaire le tort de ne lui avoir jamais

décerné la bourgeoisie d'honneur. Les commensaux de Ferney, qui essayèrent un jour de faire au Conseil

une pareille insinuation, ne jugèrent pas prudent de revenir à la charge ; aussi Voltaire s'en vengea en

déversant sur la cité de Calvin toutes les grossières injures que contient le poëme de la Guerre de

Genève. L'un des traits qui vexa le plus les citoyens fut la peinture de l'avidité pécuniaire, qu'on

reprochait aux Genevois. Voltaire décrit une tempête sur le lac: une femme en est victime, on la dépose

évanouie sur la grève, tous les efforts demeurent impuissants pour la rappeler à la vie ; passe un étranger

qui demande: De quelle nation est cette infortunée? - C'est une Genevoise, milord... - Ah! une Genevoise,

attendez, j'ai une recette infaillible pour savoir si elle est morte ou vivante. Disant cela, il dépose un écu

dans la main de la noyée, qui aussitôt ferme les doigts et retrouve assez de force pour serrer son argent

dans sa poche.

Lorsque Rousseau lut ce poëme, il fit peu d'attention aux paroles dignes des halles que Voltaire ne craint
pas d'employer à son égard.

« Monsieur de Voltaire me traite de tête fêlée, dit-il, mais il aurait grand besoin lui-même de bains
chauds et de saignées bienfaisantes pour rétablir sa raison tant soit peu compromise par ses derniers

excès de plume. »

Cette indifférence philosophique ne s'étend pas aux diatribes dirigées contre sa ville natale ; ces injures le
blessent au coeur, et il ne cesse de témoigner le plus vif ressentiment contre l'homme qui abusait de son

génie pour diffamer un pays dont le seul tort était de repousser ses tendances immorales.

Ce culte pour sa patrie, Rousseau le conserva jusqu'à son dernier jour, et chaque fois que le nom de
Genève se retrouve sous sa plume, c'est pour lui une occasion d'exprimer le tendre souvenir qu'il lui

garde.

Chapitre V. Rousseau et l'étude de la nature. - La Nouvelle Héloïse. - Réforme de l'éducation

Nous vivons dans une admirable vallée ; nos lacs, nos collines et nos montagnes offrent les plus beaux
points de vue ; ces lieux si favorisés par la main du Créateur sont visités chaque année par des milliers de

voyageurs, et les personnes venues des bords de l'Hudson, de la Néwa, de la Tamise et de la Seine

racontent les magnificences de notre pays dans toutes les langues du monde civilisé.

Les étrangers ne sont pas les seuls qui jouissent du spectacle offert par la Suisse. Les habitants de nos
contrées apprécient mieux que personne les splendeurs des paysages alpestres ; tous les esprits cultivés

en recherchent les sites remarquables ; tous les gens bien portants savourent le plaisir de la course à pied

et la conquête des points de vue nouveaux. Sur tous les coteaux d'où l'on découvre les Alpes et les lacs,

s'élèvent de nombreuses maisons de campagne, et les soirées où les glaciers sont à découvert, forment

des moments de contemplation et de bonheur.

Si notre population savoure les beautés du pays natal, des hommes d'élite, inspirés par le spectacle étalé
sous leurs yeux, ont créé, depuis un siècle, une école de littérature et une école de paysage, dont les

chefs-d'oeuvre se trouvent dans toutes les bibliothèques, ou décorent les musées publics et les collections

des particuliers.

Bonnet, de Saussure, Töpffer, Haller, Agassiz et Desor ont popularisé, par leurs écrits, les merveilles des

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