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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
par ses noires idées! A une physionomie douce, il joint un regard plein de feu ; quand on traite une matière à laquelle il prend intérêt, ses yeux, sa bouche, ses mains, tout parle chez lui ; il rit avec ceux qui rient, il badine, il cause avec les enfants... Enfin je tombais des nues en le voyant pour la première fois.
« Mais voici le plus plaisant de l'affaire: Comme il avait exigé que nous vinssions tous les jours partager son frugal repas, il eut un soir l'idée de nous imposer, ainsi qu'à lui-même, l'ancien usage de nos pères, lorsqu'ils passaient leurs soirées auprès du feu de la cuisine: cet usage consiste à tourner, chacun à son tour, la broche au coin du feu, en récitant pendant ce temps-là un conte, une fable, une historiette. Nous fûmes très-brefs en nos discours. Le tour de Rousseau étant venu, il paya largement son écot en nous racontant sa Reine Fantasque; cette pièce, que nous ne connaissions pas, eut un intérêt tout nouveau pour nous. Le ton aimable et gaîment varié avec lequel il récita, la vivacité de son geste, le jeu animé de sa physionomie, toute sa personne en action, nous ravirent d'aise et de contentement... Ces journées passées dans son intimité ne sortiront jamais de ma mémoire. »
La différence était grande en effet lorsque Jean-Jacques se sentait à l'aise avec ses amis, ou lorsqu'il était obligé de paraître en public. Messieurs Mouchon et Beauchateau se trouvaient encore à Motiers lorsqu'arriva une lettre du conseil communal de Couvet qui décernait à Rousseau la bourgeoisie d'honneur. Très-flatté de cette démonstration, Rousseau veut faire une visite de remerciements à ses nouveaux combourgeois, il prépare une brève allocution et part en char à bancs conduit par M. Vincent Coulin, un des notables du voisinage.
«...Jamais, dit M. Coulin, je ne vis une angoisse pareille! Ce pauvre M. Rousseau redisait tout le long de la route son discours, et lorsqu'un mot lui échappait, des gouttes de sueur mouillaient ses tempes ; il relisait son manuscrit comme un homme qui a la fièvre... il en vint à bout cependant et prononça sa harangue, qui fit le plus grand plaisir à messieurs de Couvet. »
Les vieux amis de Rousseau supportèrent ce mélange d'abandon et de défiance maladive comme une misère incurable et redoublèrent d'affection pour lui à mesure que son état s'aggravait. Ces hommes indépendants étaient souvent blâmés par leurs concitoyens: on trouvait qu'ils auraient dû épouser les rancunes de ceux qui regardaient comme ruineux pour la société les principes d'égalité et de responsabilité morale introduits par Rousseau dans ses projets de constitution politique. On trouvait étrange que des hommes tels que MM. Pictet, Necker, Moultou, Prevost pussent supporter les boutades orgueilleuses du philosophe.
Moultou pensait à ce sujet comme Prevost. « Eh, Messieurs, dit-il un jour, si nous étions à la place de Rousseau, si l'esprit du siècle était dirigé par notre pensée, si les écrivains du siècle se courbaient humblement devant notre plume, connaissons-nous les proportions qu'atteindrait notre amour-propre?... Vous semblez toujours croire qu'un génie de la trempe de notre illustre ami doit être traité comme un homme ordinaire! »
Cette inaltérable affection que Rousseau conserva pour ses amis de Genève, il l'éprouvait au plus haut degré pour son pays: cet attachement allait jusqu'à la jalousie, il émoussa tous les traits satiriques qu'il aurait pu lancer aux Genevois. Nos pères avaient des défauts, des ridicules dont nous ne sommes point exempts, et si Rousseau avait voulu faire ressortir certain esprit de coterie, certaine étroitesse de jugement, certaine avarice qui s'allie aux accès de générosité inspirés par les grands malheurs, il aurait pu les stigmatiser d'une manière ineffaçable. Loin de lui cette pensée: en dépeignant le caractère genevois, à peine laisse-t-il percer une douce malice qui lui inspire des compliments plutôt que des critiques...
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