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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
spiritualisme de Reed et de Dugald Stewart au sensualisme de Condillac, et il rendit un grand service à son pays en inculquant à la jeunesse genevoise les tendances élevées et pures de la philosophie écossaise au milieu du matérialisme pratique de la révolution et de l'empire.
Prevost, se trouvant à Paris, se lia intimement avec Jean-Jacques. Malgré la différence d'âge, le vieux philosophe lui accorda toute sa confiance, et maintes fois lui exprima ses regrets des violences auxquelles il s'était livré contre ses adversaires durant les troubles politiques de Genève.
Pierre Prevost défendait chaleureusement Jean-Jacques: lorsqu'on blâmait sans pitié les travers de sa conduite, il présentait l'indulgence comme un devoir vis-à-vis d'un homme atteint d'une maladie morale incurable.
Si l'on raillait l'amour-propre de Rousseau et si l'on stigmatisait son orgueil, Prevost demandait qu'on lui citât les noms des hommes de génie qui furent à l'abri de l'orgueil ou du ressentiment lorsque leurs adversaires les attaquèrent sans pitié ni justice. Il s'indignait en entendant des hommes juger Rousseau sans tenir compte de ses talents et de ses malheurs, et pour montrer combien le philosophe acceptait volontiers la critique lorsqu'il était sûr de la bienveillance de ses appréciateurs, il citait plusieurs modifications importantes que Jean-Jacques avait volontiers admises d'après ses conseils. - « Quant à cet orgueil incurable qui porte l'écrivain à considérer ses oeuvres comme parfaites, croyez-moi, disait M. Prevost, Rousseau ne cède point à ses influences ; en voici la preuve: Un jour j'entre chez lui à l'improviste, je le trouve assis devant son feu, la figure bouleversée, lacérant un manuscrit, dont les flammes dévoraient déjà les premières pages... Je les saisis précipitamment.
« Eh! mais, M. Rousseau, que faites-vous là?... Vous détruisez peut-être un chef-d'oeuvre.
- « Non, non! cela ne vaut rien ; ce travail fera mon malheur... au feu.
- « Non pas au feu, et si vous ne voulez pas le publier, au moins donnez-moi ces feuilles, je les conserverai en souvenir de vous.
- Eh bien, prenez-les, mon ami, je vous aime assez pour vous les confier...»
C'était le dictionnaire de musique, dont les admirateurs de Jean-Jacques eussent été privés si M. Prevost eût retardé sa visite de quelques minutes.
Les Genevois que Rousseau fréquentait à Paris étaient MM. Vernet, Necker, Lenieps et Coindet, il faisait souvent violence à son goût de solitude pour passer sa journée avec eux ; mais lorsqu'un auteur français sollicitait la faveur d'être admis dans ce petit cercle, Rousseau trouvait 1e moyen de s'absenter ; l'abbé Morellet seul était reçu avec plaisir.
Les terreurs imaginaires de l'infortuné philosophe interrompaient souvent ces réunions amicales. M. Coindet s'était chargé de tous les intérêts matériels de Jean-Jacques et lui rendait tous les services imaginables ; secondé par MM. Vernet et Thelusson, banquiers, il soignait ses revenus, augmentait son avoir et le préservait des inévitables tracas que les affaires d'intérieur causent aux hommes de lettres. M. le docteur Coindet, petit-neveu de l'ami de Jean-Jacques, possède une volumineuse collection des billets adressés par le philosophe à son oncle, et ces papiers contiennent des preuves surabondantes des visions de Rousseau. Nous n'en citerons qu'un exemple.
Un jour Jean-Jacques écrit: « Mon cher Coindet, venez me voir à Paris, non pas à l'appartement accoutumé, mais suivez le porteur, et en frappant à la porte demandez M. James... M. Coindet court au
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