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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
était dans mon pouvoir, et qui suis prêt de le faire encore pour vous attirer dans votre patrie, et pour y passer des jours calmes et sereins! Moi enfin, qui ne fais cas que de la vertu et des hommes vertueux. O mon cher ami! vous avez blessé mon âme, et mon âme n'avait pas mérité la plus petite plaie. Mais que dis-je! la plaie que vous lui avez faite n'est qu'une preuve de sa faiblesse, vous n'êtes pas coupable, mais je suis trop sensible, et je ne devrais pas l'être, parce que je me porte bien et que je n'ai rien à me reprocher. Si vous vous portiez aussi bien, mon cher ami, l'encre dont vous vous servez serait moins noire, des malveillants que vous supposez disparaîtraient, vous ne vous reprocheriez point les éloges que vous donnez à votre patrie, vous n'imagineriez point qu'elle n'en est pas digne, vous ne vous feriez pas une si triste idée de l'état de ses moeurs, vous n'aimeriez pas mieux vivre parmi les Français qu'avec vos concitoyens. Vous sauriez qu'ils préfèrent encore un homme vertueux à tous les beaux esprits du monde, et vous vous diriez à vous-même que je ne suis point fait pour honorer votre patrie, et qu'elle n'est pas faite pour que vous la pleuriez. Les citoyens qu'elle renferme dans son sein ne sont pas des hommes parfaits, mais où en trouve-t-on? Vous et moi le sommes-nous, mon bon ami, et pouvons-nous espérer de l'être? Une fièvre tierce mal guérie, le plus petit dérangement de l'organe qui sert à la sécrétion de la bile, la plus légère altération de notre cerveau, ne peut-elle pas ébranler tout l'édifice de notre sagesse et nous rendre en un instant plus petits et plus faibles que ceux dont nous plaignons la petitesse et la faiblesse. La plus profonde humilité est le seul état qui convient à l'homme ; les héros sont des fous ou des forcenés, les philosophes extravaguent, les beaux esprits me font pitié. Il n'y a d'homme respectable que celui qui se sent pénétré de sa petitesse et de la grandeur de Dieu. Tâchons de l'être, mon bon ami, et conduisons-nous de façon que nous puissions attendre la mort sans la désirer ni la craindre.
« TRONCHIN. »
Cette lettre, à ce qu'il paraît, mécontenta beaucoup Rousseau ; il écrivit de nouveau à Tronchin sous l'empire de ses hallucinations habituelles. Tronchin, trouvant probablement que la dose des aberrations était trop forte, lui répond, 6 juin 1759:
« Vous voulez donc absolument que je m'explique, mon cher Monsieur ; puisque vous le voulez je m'expliquerai, vous que j'aime, vous qui étiez fait pour aimer, pour être aimé, vous vous êtes insensiblement détaché de tous vos amis, et, dites-vous, « de celui même que vous regretterez sans cesse, et qui manque bien plus à votre coeur qu'à vos écrits ; c'était votre Aristarque, il était sévère et judicieux, vous ne l'avez plus, vous n'en voulez plus...» Ai-je besoin d'un autre argument pour vous prouver que je n'ai pas tort? Mais cet ami, me répondrez-vous, avait des défauts. Je vous demanderai à mon tour s'il en est un parfait dans ce monde?... si vous, qui vous en plaignez, croyez l'être? si moi, qui vous écris, le suis ou le serai? Oh! mon ami, il n'y a qu'un Etre parfait, et tous les autres ont des défauts absolus et relatifs... Encore si vous aviez pu remplir le vide qu'il a fait dans votre coeur! mais je sais que vous ne l'avez pas rempli, et puisque vous ne le voulez pas, vous ne le remplirez jamais. Vous le regrettez pourtant, c'est vous qui le dites: si vous le jugiez indigne de votre amitié, le diriez-vous?
« Vous me dites encore « que vous aimez mieux vivre parmi des Français que d'en venir chercher à Genève...» Ce sont vos expressions ; que voulez-vous que j'en pense? moi qui vous ai dit que j'ai le bonheur d'y vivre avec des hommes vertueux et tels qu'on n'en voit nulle part de meilleurs ; je ne vous ai pas dit, il est vrai, qu'ils fussent parfaits ; et comment le seraient-ils, ils ne peuvent pas l'être: ils sont nés petits et faibles, ils mourront faibles et petits. Cette patrie où je vis avec eux paraît à vos yeux si peu estimable, que, loin de vous en rapprocher, vous voudriez fuir plus loin encore pour en être plus éloigné. Ne vous restait-il qu'à la pleurer, mon bon ami, lorsqu'en parlant d'un pays voisin vous ne pûtes vous empêcher de dire: « Hélas! il est sur la route du mien! » Cette seule ligne valait une ode à la louange de
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