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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
confessionnal, je la connais mieux que personne.
« Cette patrie, mon bon ami, n'est pas ce que vous vous imaginez. Par un effet de cette loi générale qui fait que tout dégénère, les amusements publics, ces cercles dont l'institution paraît si bonne, sont souvent une source de distraction, de perte de temps et de dissipation qui passent les bornes honnêtes d'un amusement nécessaire, et qui nuisent sensiblement à l'éducation domestique. En effet, par la multiplication des cercles et des amusements publics les pères se trouvent séparés de leurs enfants. Ce sont les mêmes qui me l'ont dit et qui me 1e répètent tous les jours. Les enfants séparés de leurs pères n'ont plus de frein, car à quoi se réduit la puissance maternelle? Les mères ont aussi leurs amusements et leurs cercles ; qu'en résulte-t-il? que les enfants laissés à eux-mêmes pendant les heures qui devraient être destinées à l'éducation domestique, encouragés par l'exemple de leurs pères qui boivent et fument depuis quatre heures jusqu'à huit heures, et quelquefois plus tard, se livrent à toutes leurs passions naissantes, et couvrent de l'ombre de la nuit les habitudes déréglées, souvent même criminelles que les pères seuls peuvent réprimer. De là naît ce goût pour l'indépendance et cette licence que vous ne voyez pas mon bon ami, et dont il paraît que vous n'avez pas même l'idée. Oh que vous changeriez de ton! si vous voyiez tout ce que j'y vois, et si de sages pasteurs vous disaient, comme ils me le disent chaque jour, que les moeurs de notre peuple dépérissent à vue d'oeil... Genève ne ressemble pas plus à Sparte que les gantelets d'un athlète ne ressemblent aux gants blancs d'une fille de l'opéra. - Je ne suis d'aucun parti, je n'y mets aucune passion, je suis avec mes enfants, tandis qu'on joue, qu'on boit et qu'on fume aux cercles, parce que je crois que le bon exemple vaut mieux que toutes les leçons. Mes enfants n'auront point de cercle, je vous en réponds, mais ils craindront Dieu et ils m'aimeront. Je vous embrasse, mon cher Monsieur ; la liberté avec laquelle je vous parle vaut mieux que les compliments que d'autres vous font.
TRONCHIN. »
Rousseau (Correspondance générale, 1758) répond sur le même ton:
« Je déplore avec vous ces abus, mon excellent ami ; tant pis si les enfants restent abandonnés à eux-mêmes! Mais pourquoi le sont-ils? Ce n'est pas la faute des cercles, au contraire ; car c'est là qu'ils doivent être élevés ; les filles par les mères, les garçons par les pères. Voilà précisément l'éducation moyenne qui nous convient, entre l'éducation publique des républiques grecques et l'éducation domestique des monarchies où tous les sujets doivent rester isolés et n'avoir rien de commun que l'obéissance. »
Il survient bientôt quelques malentendus entre les deux amis. Rousseau s'imagine que Tronchin lui fait un crime d'avoir trop loué son pays, il prend pour des railleries les sollicitations qu'on lui adresse afin qu'il revienne s'y fixer, et sous l'empire de sa défiance maladive il trace ces mots qui jettent un singulier jour sur les difficultés dont les relations intimes avec le philosophe étaient parsemées.
« 28 avril 1759.
« Vous me demandez comment il peut se faire que l'ami de l'humanité ne le soit presque plus des hommes. Vous m'accusez d'avoir pour eux de l'indifférence, et vous appelez cela vous servir du terme le plus doux. Monsieur, pour vous répondre il faut que je vous demande à mon tour sur quoi vous me jugez. Votre manière de procéder avec moi ne ressemble pas mal à celle dont on use dans l'interrogatoire des infortunés qu'on livre à l'inquisition. Si j'ai des délateurs secrets, dites-moi qui ils sont, de quoi ils m'accusent? alors je pourrai répondre. En attendant, de quoi m'accuserais-je moi-même. Si depuis ma naissance j'ai fait le moindre mal à qui que ce soit au monde, que ce mal retombe sur ma tête. Si je refuse
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