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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

lui écrit-il en date du 1er septembre 1756:

« J'ai reçu, mon respectable ami, vos lettres avec l'empressement qui précède et qui suit tout ce qui vient
de vous, et avec le plaisir qui accompagne tout ce qui est bien. Je voudrais pouvoir vous répondre du

même effet sur notre ami, mais que peut-on attendre d'un homme qui est presque toujours en

contradiction avec lui-même, et dont le coeur a toujours été dupe de l'esprit. Son sens moral a été dès son

enfance si peu naturel et si altéré, que son état actuel forme un tout artificiel qui ne ressemble à rien. De

tous les hommes qui coexistent, celui qu'il connaît le moins, c'est lui-même ; tous les rapports de lui aux

autres hommes, et des autres hommes à lui sont dérangés. Il a voulu plus de bonheur qu'il n'en pouvait

prétendre ; l'excès de ses prétentions l'a conduit insensiblement à une espèce d'injustice que les lois ne

condamnent pas, mais que la raison désapprouve. Il n'a pas enlevé le blé de son voisin, il n'a pas pris son

boeuf ou sa vache, mais il a fait d'autres rapines pour se donner une réputation que l'homme sage

méprise, parce qu'elle est toujours trop chère. Les louanges et les cajoleries de ses admirateurs ont achevé

ce que ses prétentions immodérées ont commencé, et croyant en être le maître, il est devenu l'esclave de

ses flatteurs. Son bonheur a dépendu d'eux, et ce fondement trompeur y a laissé des vides immenses, il

s'est accoutumé aux louanges, et à quoi ne s'accoutume-t-on pas. La vanité compte pour rien ce qu'elle

s'approprie, et pour trop ce qu'on lui refuse... Puis il se plaint de la Providence quand il ne devrait être

mécontent que de lui-même... Que les hommes sont injustes! mon cher Rousseau, et qu'ils sont à

plaindre! après tous les changements arrivés à notre état naturel, le bonheur n'est plus pour eux... et c'est

Dieu qui a tort s'ils sont mécontents.

« A juger du futur par le passé, notre ami se roidira contre vos raisons. Lorsqu'il eut fait son poëme (la
Pucelle d'Orléans), je le conjurai de le brûler. Je partis pour Paris, nos amis communs se réunirent pour

obtenir la même grâce. Tout ce qu'on put gagner sur lui fut de l'adoucir. Vous verrez la différence en

comparant le second poëme au premier...»

Tronchin ne se trompait pas dans ses conjectures, il interrompt sa lettre pour communiquer le mémoire
de Rousseau à Voltaire, puis il lui mande: «...Notre ami Gauffecourt a été témoin de la scène, lorsqu'il lut

votre belle lettre. Si elle ne produit aucun effet, c'est qu'à soixante ans on ne guérit guère des maux qui

commencent à dix-huit. On l'a gâté et on en gâtera bien d'autres. Plaignons-le et conservons-nous

toujours dans la même amitié qui fait une des plus grandes douceurs de ma vie. TRONCHIN. »

L'introduction du théâtre à Genève causait une vive peine à Tronchin ; aussi fut-il enchanté de la lettre de
Rousseau à d'Alembert au sujet des spectacles. Mais l'esprit positif du docteur ne put admettre les idées

poétiques de Jean-Jacques, touchant la possibilité d'établir les moeurs lacédémoniennes dans la

république protestante. Puis, quoique fort sensible aux éloges que le philosophe prodigue à son pays, il

veut le ramener à la froide réalité et lui écrit en ces termes:

« Genève, 13 novembre 1758.

« J'ai été bien sensible, mon cher Monsieur, à la marque de souvenir que vous m'avez donnée, je ne dis
pas que vous me la deviez, je dois beaucoup et on ne me doit rien ; mais je m'imagine que si mes

sentiments pour vous méritent quelque retour, vous êtes trop juste pour le leur refuser.

« J'ai lu votre lettre sur les spectacles avec d'autant plus de plaisir que j'ai toujours pensé comme vous sur
la nature et les effets de la comédie. Si sur cet article je ne me suis pas expliqué comme vous, c'est que

sur aucun article je ne puis m'exprimer comme vous, bien que sur presque tous je voudrais m'exprimer de

même. Je dis sur presque tous, parce que, menant dans ma patrie la vie la plus retirée, sans sortir de mon

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