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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
A peine le poëme de Voltaire a-t-il paru, qu'un ami de Rousseau, le ministre Roustan, le lui envoie avec ces deux mots:
« Vos lettres, cher philosophe, sont lues et dévorées par tous nos concitoyens, laisserez-vous passer sans mot dire ces tristes choses? Je vous signale surtout ce passage:
« Quand la mort met le comble aux maux que j'ai soufferts. Le beau soulagement d'être mangé des vers, Tristes calculateurs des misères humaines Ne me consolez point, vous aigrissez mes peines Et je ne vois en vous que l'effort impuissant D'un fier infortuné qui feint d'être content. »
La réponse ne se fit pas attendre. Rousseau compose un mémoire où il démontre à Voltaire qu'il est odieux de rendre l'Etre Suprême responsable des misères que les hommes s'attirent par leurs imprudences et leurs vices. Ce traité écrit, Rousseau l'envoie à Tronchin avec la lettre suivante:
« Montmorency, 18 août 1756.
« Voici, mon respecté concitoyen, une longue kyrielle à lire pour un homme aussi utilement occupé que vous, mais j'ai droit à vos bienfaits ainsi que le reste des hommes, et j'ai la même confiance en vos bons offices que 1e reste de l'Europe en vos ordonnances.
« Voyez donc, je vous supplie, s'il n'y a point peut-être trop d'indiscrétion dans le zèle qui m'a dicté cette lettre. Si je suis moins fondé que je n'ai cru l'être, ou que M. de Voltaire soit moins philosophe que je ne le suppose, supprimez la lettre et renvoyez-la-moi, sans la montrer.
« S'il peut supporter ma franchise, cachetez ma lettre, et la lui donnez en ajoutant tout ce que vous croirez propre à lui persuader que jamais l'intention de l'offenser n'entra dans mon coeur.
« Il serait peut-être à désirer pour le public et surtout pour lui-même qu'il eût reçu quelquefois de ses amis des représentations pareilles, elles eussent servi dans l'occasion de préservatif. M. de Voltaire ne comprendra-t-il jamais qu'avec quelques ouvrages de moins, il n'en aurait pas moins de gloire et serait beaucoup mieux respecté. »
Il s'agissait de faire accepter cette lettre. La commission était délicate. Le mémoire de Rousseau est fort éloquent lorsqu'il prouve que les malheurs immérités dans ce monde trouvent leur explication par le dogme de l'immortalité de l'âme.
« Non! s'écrie-t-il, j'ai trop souffert en cette vie pour n'en pas attendre une autre! Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter un instant de l'immortalité de l'âme et d'une providence bienfaisante, je la sens, je la crois, je la veux, je la défendrai jusqu'à mon dernier soupir, et ce sera de toutes les disputes que j'ai soutenues la seule où mon intérêt ne sera pas oublié. »
Rien, dans ces lignes, ne pouvait offenser Voltaire: mais la suite se trouvait d'une autre nature.
« Il y a, M. de Voltaire, une bien singulière opposition entre vous et moi. Rassasié de gloire, vous vivez libre au sein de l'abondance. Bien sûr de votre immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de l'âme, si le coeur ou le corps souffre vous avez Tronchin pour médecin et pour ami... et vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre ; tandis que moi, homme obscur et pauvre, je médite avec plaisir dans ma retraite et je trouve que tout va bien. »
Le docteur Tronchin n'avait pas une opinion favorable touchant le succès de la lettre de Rousseau, aussi
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