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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

Genève?...

Est-ce à dire que nous regardions le génie de Rousseau comme plus éminent que celui de Socrate? Loin
de nous l'idée d'une comparaison semblable! Mais une similitude empruntée aux choses qui se voient fera

comprendre la cause de la supériorité de l'homme du dix-huitième siècle: Lorsque par un beau clair de

lune nous examinons les Alpes, nous en apercevons les contours confusément et comme au travers d'un

verre obscur, puis le lendemain, dans l'après-midi, les masses imposantes, les lignes gracieuses, les cimes

élancées apparaissent dans leur poétique réalité... Entre le soir et le lendemain qu'est-il advenu? le soleil

s'est levé... De même entre le philosophe d'Athènes et le philosophe de Genève, il s'est levé le soleil de

justice portant la vérité dans ses rayons... Telle est la source lumineuse qui produisit au soir de la carrière

de Rousseau cet admirable développement que nous sommes heureux de faire connaître aux amis de la

vérité.

Chapitre IV. Rousseau et ses amis de Genève.

Si les querelles politiques et religieuses éloignèrent de Rousseau les hommes attachés aux partis extrêmes
qui divisaient Genève, d'autre part un grand nombre de citoyens distingués lui vouèrent une affection

inaltérable: ils supportèrent toutes les bizarreries du philosophe, et chaque fois que la vision de l'ennemi

le tourmentait, ils adoucissaient cette pénible crise par un redoublement de prévenances. Leurs efforts

furent souvent couronnés de succès ; mais parfois Rousseau demeura ferme dans ses rancunes, et les

réconciliations furent impossibles, parce que l'offensé reprochait des torts imaginaires et n'acceptait

aucune excuse. Le docteur Tronchin fut l'objet de ces tristes hallucinations.

Tronchin, dont la science et le noble caractère jetèrent le plus grand lustre sur son pays durant le 18e
siècle, aimait tendrement Rousseau, et déployait toutes les ressources de son talent pour soulager les

infirmités du malheureux philosophe. Rousseau, de son côté, vénérait Tronchin et lui accordait une

confiance sans bornes. Voici quelques fragments de leur correspondance qui introduiront nos lecteurs

dans les secrets de leur intimité (1).

[(1) Collection du colonel Tronchin. Lettres du docteur Tronchin à Rousseau (Bibliothèque de
Neuchâtel). Correspondance médicale du docteur Tronchin.]

La partie la plus piquante de ces lettres concerne Voltaire.

Nous sommes en 1756, le désastre de Lisbonne frappe de consternation le monde entier ; Voltaire affecte
une profonde tristesse au sujet de cette catastrophe, je dis affecte, car les lettres de condoléance qu'il

envoie à ses correspondants titrés sont des missives de parade, et l'on ne peut croire à la réalité de la

sympathie d'un homme capable d'écrire le billet suivant à M. le pasteur Vernes:

« Monsieur! on dit que vous avez fait sur l'événement un si beau sermon, qu'il serait en vérité fâcheux
que Lisbonne n'eût pas été détruite, car on aurait été privé d'un magnifique discours. »

Bientôt Voltaire épanche son indignation contre la Providence, il compose un poëme intitule: La religion
naturelle, où il rend le Créateur responsable de tous les maux que souffrent les hommes.

Rousseau, comme on le sait, répondit par une longue lettre à Voltaire et réfuta ses dangereuses
tendances.

Voici maintenant les incidents intimes qui concernent ces deux publications. Ils sont absolument inédits.

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