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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

moins proportionnés entre eux le trouvaient tous également à leur portée ; il ne haranguait point d'un ton
pompeux et soutenu, mais ses discours familiers brillaient de la plus ravissante éloquence, ses

instructions étaient des fables et des apologues pleins de profondeur. Rien ne l'embarrassait, les questions

les plus captieuses avaient à l'instant des solutions dictées par la sagesse, il ne fallait que l'entendre une

fois pour être persuadé. On sentait que le langage de la vérité ne lui coûtait rien, parce qu'il en avait la

source en lui-même. »

Les pages précédentes renferment les idées concernant le christianisme qui prenaient place dans l'esprit
du philosophe genevois. Voici maintenant les sentiments qui préoccupaient son coeur et sa conscience,

ces fragments font partie des manuscrits inachevés, trouvés par M. Moultou dans la table de travail après

la mort de Rousseau. Ce sont des lettres sur la vertu et le bonheur.

« C'est un des plus grands priviléges pour nous que de pouvoir nous élever aux plus hautes régions
intellectuelles, de cultiver les notions sublimes de l'ordre, de la sagesse et de la bonté morale, d'élever

ainsi notre âme au-dessus des faiblesses de la nature, et de pouvoir, à force de combattre, vaincre nos

passions, dominer l'homme naturel, et imiter la divinité même. Ce commerce continuel avec les

intelligences nous soutient quand nous ne pouvons plus nous soutenir nous-mêmes, nous éclaire, et met

en notre possession des biens d'un prix inestimable qui nous font mépriser ceux que nous n'avons plus, ce

commerce avec les choses élevées me fait estimer à son juste prix ma conduite d'autrefois ; je la blâme

quoique souvent bonne en apparence, et je l'approuve quelquefois quoique condamnée des hommes.

« A mesure que j'avance vers le terme de ma carrière, je sens affaiblir les mouvements qui m'ont si
longtemps soumis à l'empire des passions. Après avoir épuisé tout ce que peut éprouver de bien et de mal

un être sensible, mon existence n'est plus que dans ma mémoire, je ne vis plus que de ma vie passée, mes

erreurs se corrigent, le bien et 1e mal se font sentir sans mélange et sans préjugé ; tous les faux jugements

que les passions m'ont fait faire s'évanouissent avec elles. Je vois les objets qui m'ont affecté non tels

qu'ils m'ont paru dans mon délire, mais tels qu'ils sont réellement ; le souvenir de mes actions bonnes ou

mauvaises me fait un bien-être ou un mal-être durable et plus réel que celui qui en fut l'objet...Aussi les

plaisirs d'un moment m'ont souvent préparé de longs repentirs... Aussi les sacrifices faits à l'honnêteté et

à la justice me dédommagent tous les jours de ce qu'ils m'ont une fois coûté, et pour de courtes privations

me donnent d'éternelles jouissances. »

- IX -

Telle est la dernière phase des croyances religieuses et morales de Rousseau ; tels sont les principes qui
dirigèrent son âme lorsque ses hallucinations et ses idées fixes lui laissaient quelques journées paisibles.

Ces pages sont un phénomène remarquable dans l'histoire de l'esprit humain. En général le chant du

cygne est une fiction, et les productions de la vieillesse d'un écrivain de génie devraient être reléguées

dans les papiers secrets de sa famille. Toutefois, de nobles exceptions se rencontrent, et l'on voit des

vieillards soutenus par d'énergiques convictions formuler des pensées pleines de fraîcheur avec une main

qui peut à peine tracer des caractères lisibles. Rousseau nous offre un étonnant exemple de ce

rajeunissement intellectuel, car les dernières pages tombées de sa plume sont égales ou supérieures aux

écrits de son âge mûr.

A quoi devons-nous attribuer cette régénération de la pensée chez l'écrivain usé, miné par des souffrances
morales imaginaires et des douleurs physiques incessantes!... Et si nous ne comparons plus Rousseau à

lui-même, si, franchissant un espace de vingt siècles, nous analysons les dernières paroles de Socrate ou

de Platon, et les dernières expressions de Rousseau, l'avantage ne demeure-t-il pas au philosophe de

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