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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

entre eux tous les êtres, il vit une main puissante étendue sur tout ce qui existe. Le sanctuaire de la nature
fut ouvert à son entendement comme il l'est aux intelligences célestes, et toutes les plus sublimes idées

que nous attachons à ce mot Dieu se présentèrent à son esprit.

« Cette grâce fut le prix de son sincère amour pour la vérité, de la bonne foi avec laquelle il consentait à
convenir de son ignorance plutôt que de consacrer ses erreurs aux yeux des autres sous le beau nom de

philosophie... A l'instant toutes les énigmes qui l'avaient si fort inquiété s'éclaircirent à son esprit: le

cours des cieux, la magnificence des astres, la parure de la terre, la succession des êtres, le mystère de

l'organisation, celui de la pensée, le jeu de la machine entière, tout devient pour lui possible à concevoir,

comme l'ouvrage d'un Etre puissant, directeur de toutes choses.

« A ces grandes et ravissantes lumières, son âme saisie d'admiration et s'élevant pour ainsi dire au niveau
de l'objet qui l'occupe, se sent pénétrée d'une émotion vive et délicieuse, une étincelle de ce feu divin

qu'elle vient d'apercevoir lui donne une nouvelle vie. Transporté de respect, de reconnaissance et de zèle,

il élève les yeux et les mains vers le ciel, puis il s'incline la face contre terre, son coeur et sa bouche

adressent à l'Etre divin le premier et peut-être le plus pur hommage qu'il ait jamais reçu des mortels. »

Après avoir ainsi dépeint la révélation primitive de l'existence de Dieu et des mystères de la création
accordée à la raison humaine, Rousseau passe en revue toutes les altérations apportées au dogme par le

paganisme, il décrit les folies, les scandales des nations idolâtres, il rassemble dans le même temple les

statues des faux dieux et rappelle les débauches et les crimes dont les passions humaines se souillèrent

aux pieds de ces autels.

Il se réjouit un instant parce qu'un rayon de lumière a dissipé ces épaisses ténèbres. Socrate a proclamé
de nouveau l'unité de Dieu, la vie à venir ; mais il a lui-même compromis son oeuvre en sacrifiant aux

fausses divinités. Frappé de tout ce qu'il vient de voir, le philosophe réfléchit profondément à ces

terribles scènes et se demande où donc est la vérité?

« Quand tout à coup une voix se fait entendre dans les airs, prononçant distinctement ces mots: « C'est ici
le fils de l'homme! que les cieux se taisent et que la terre écoute sa voix. » Alors levant les yeux, il

aperçut sur l'autel dans le temple de l'humanité, un être dont l'aspect imposant et doux le frappa

d'étonnement et de respect. Son vêtement était semblable à celui d'un artisan, mais son regard était

céleste, il y avait chez lui je ne sais quoi de sublime ou la simplicité s'alliait avec la grandeur, et l'on ne

pouvait l'envisager sans se sentir pénétré d'une émotion vive et délicieuse qui n'avait sa source dans

aucun sentiment connu des hommes... «O mes enfants, dit-il, je viens expier et guérir vos erreurs, aimez

Celui qui vous aime et connaissez Celui qui est. » A l'instant saisissant les statues des fausses divinités il

les renverse sans efforts. Puis il prêche sa morale divine, les vendeurs du temple sont irrités jusqu'à la

fureur. Mais l'homme populaire et ferme entraîne tout, tout annonce une révolution. Il n'avait qu'un mot à

dire et ses ennemis n'étaient plus. Mais celui qui venait détruire la sanguinaire intolérance n'avait garde

de l'imiter, et le peuple dont toutes les passions sont des fureurs, négligea de le défendre en voyant qu'il

ne voulait point attaquer.

« Apres le témoignage de force et d'intrépidité qu'il venait de donner, il reprit ses discours avec la même
douceur qu'auparavant, il peignit l'amour des hommes et toutes les vertus avec des traits si touchants et

des couleurs si aimables qu'hors les officiers du temple, ennemis par état de toute humanité, nul ne

l'écoutait sans être attendri et sans en mieux aimer ses devoirs et le bonheur d'autrui, son parler était

simple et doux, et pourtant profond et sublime, sans étonner l'oreille il remplissait l'âme, c'était du lait

pour les enfants et du pain pour les hommes, il animait le fort et consolait le faible, et les génies les

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