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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

retrouve sur la terre dans la succession des saisons, dans l'organisation des plantes et des animaux.

« L'explication de tous ces phénomènes ne peut se chercher que dans la matière mue et ordonnée selon
certaines lois... Mais qui peut avoir établi ces lois et comment tous les corps s'y trouvent-ils assujettis?

« Voilà ce que je ne puis comprendre.

« D'ailleurs le mouvement progressif et spontané des animaux, les sensations, le pouvoir de penser, la
liberté de vouloir et d'agir que je trouve en moi-même et dans mes semblables, tout cela passe les notions

de mécanique que je puis déduire des propriétés connues de la matière.

« Qu'elle en ait que je ne connais point et ne connaîtrai peut-être jamais, qu'ordonnée et organisée d'une
certaine manière, elle devienne susceptible de sentiment, de réflexion et de volonté, je puis le croire sans

peine, mais la règle de cette organisation, qui peut l'avoir établie? Comment peut-elle être quelque chose

par elle-même, ou dans quel Architype peut-elle être connue existante?

« Si je suppose que tout est l'effet d'un arrangement fortuit, que deviendra l'idée d'ordre, et le rapport
d'extension et de fin que je remarque dans toutes les parties de l'univers? J'avoue que dans la multitude

des combinaisons possibles, celle qui subsiste ne peut être exclue, et qu'elle a dû même trouver sa place

dans l'infinité des successions ; mais ces successions mêmes n'ont pu se faire qu'à l'aide du mouvement,

et voilà pour mon esprit une source de nouveaux embarras.

« Je puis concevoir qu'il règne dans l'univers une certaine mesure de mouvement qui, modifiant
successivement tous les corps soit toujours la même en quantité, mais je trouve que l'idée du mouvement

n'étant qu'une abstraction, et ne pouvant se concevoir hors de la substance mue, il reste toujours à

chercher quelle force a pu mouvoir la matière, et si la somme du mouvement était susceptible

d'augmentation et de diminution, la difficulté deviendrait encore plus grande.

« Me voilà donc réduit à supposer la chose du monde la plus contraire à toutes nos expériences, savoir la
nécessité du mouvement dans la matière. Car je trouve en toute occasion les corps indifférents par

eux-mêmes au mouvement et au repos, et susceptibles également de l'un ou de l'autre, selon la force qui

les pousse ou qui les retient ; tandis qu'il m'est impossible de concevoir le mouvement comme une

propriété naturelle de la matière, ne fût-ce que faute d'une direction déterminée sans laquelle il n'y a point

de mouvement et qui, si elle existait, entraînerait éternellement avec une force, ou du moins avec une

vitesse égale, tous les corps en lignes droites et parallèles, sans que jamais le moindre atome pût en

rencontrer un autre, ni se détourner un instant de la direction commune. »

Plongé dans ces rêveries et livré à mille idées confuses, qu'il ne pouvait ni abandonner, ni éclaircir,
l'indiscret philosophe s'efforçait vainement de pénétrer dans les mystères de la nature. Son spectacle, qui

l'avait d'abord enchanté, n'était plus pour lui qu'un sujet d'inquiétude, et la fantaisie de l'expliquer lui

avait ôté tout le plaisir d'en jouir.

« Dans cette situation (continue Rousseau), las de flotter avec tant de souffrance entre le doute et l'erreur,
de partager son esprit entre des systèmes sans preuves et des objections sans répliques, il était prêt de

renoncer à ces pénibles méditations, quand tout à coup un rayon de lumière vient frapper son esprit et lui

dévoiler les sublimes vérités qu'il n'appartient point à l'homme de connaître par lui-même, et la raison

humaine ne sert qu'à confirmer sans servir à les découvrir.

« Un nouvel univers s'offrit pour ainsi dire à sa contemplation ; il aperçut la chaîne nouvelle qui unit

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