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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
connaître, Jésus qui mourut pour avoir voulu faire un peuple illustre et vertueux de ses compatriotes, Jésus ne mourut point tout entier sur la croix, et moi, qui ne suis qu'un chétif homme plein de faiblesses, c'en est assez pour qu'en sentant approcher la dissolution de mon corps, je sente en meme temps la certitude de vivre. »
Une fois dans cette voie, Rousseau fait des progrès marquants vers le christianisme révélé, et les huit dernières années de sa vie offrent d'étonnantes transformations. La réalité de la révélation chrétienne a frappé son intelligence. Dans les manuscrits légués par Rousseau à Moultou, et soigneusement conservés par les descendants de ce dernier, se trouve un travail allégorique sur l'origine de la vérité religieuse, travail que, selon l'opinion arrêtée de Moultou et de son fils, Rousseau destinait à remplacer la discussion sur les miracles dans une future édition de l'Emile. La date précise de ce traité n'est pas connue: il a été composé de 1770 à 1777. Une circonstance bizarre nous autoriserait, jusqu'à un certain point, à fixer sa rédaction vers l'année 1774. On racontait à Rousseau une de ces indignes railleries que Voltaire prodiguait à l'auteur du christianisme.
Peu de temps après la publication de l'Emile, lui dit-on, Voltaire discutait votre merveilleux tableau du soleil levant. « Il faut que j'en fasse l'épreuve. Moi aussi, je veux aller un matin sur le sommet de la montagne, je veux savoir si vraiment on est forcé d'adorer le Créateur au point du jour. » On fait les préparatifs nécessaires, on part de nuit et l'on arrive avant l'aube sur le col de la Faucille (Jura). Le lever du soleil est splendide... Voltaire s'agenouille, contemple en silence et dit: « Oui, Créateur du ciel et de la terre je vous adore devant la magnificence de vos oeuvres...» Puis, se relevant, il essuie ses genoux et s'écrie: « Mais quant à Monsieur votre fils et à Madame sa mère, je ne les connais pas! »
Quand Rousseau entendit ces paroles, il demeura pensif et dit: « Ah, cet homme! cet homme! il me ferait prendre en haine la page de mes oeuvres pour laquelle j'ai la plus grande prédilection...» Or comme son travail sur la réalité des révélations commence précisément par une description du soleil couchant, il est probable qu'il fut composé sous l'influence exercée par les tristes expressions de Voltaire.
Mais, sans mettre une grande importance à cette supposition, étudions ces pages, les plus importantes des oeuvres religieuses de Rousseau, et dont Mme Streckeisen-Moultou a bien voulu nous permettre d'offrir à nos lecteurs les plus beaux fragments.
Rousseau se reporte aux âges primitifs, lorsque l'homme commence à réfléchir sur les merveilles de la création. Il dépeint les beautés du soir, et représente un philosophe qui recherche de toutes les forces de son intelligence la cause de l'ordre, du mouvement et de la vie qui éclatent dans l'univers.
« Ce philosophe, dit Rousseau, considère avec je ne sais quel frémissement la marche lente et majestueuse de cette multitude de globes qui roulent en silence au-dessus de sa tête, et qui sans cesse lancent à travers les espaces des cieux une lumière pure et inaltérable. Ces corps, malgré les intervalles immenses qui les séparent, ont entre eux une secrète correspondance qui les fait mouvoir selon la même direction, et il observe entre le zénith et l'horizon, avec une curiosité mêlée d'inquiétude, l'étoile mystérieuse autour de laquelle vient se faire cette révolution commune.
« Quelle mécanique inconcevable a pu soumettre tous les astres à cette loi? Quelle main a pu lier entre elles toutes les parties de cet univers? Et par quelle étrange faculté de moi-même, unies au dehors par une loi commune, toutes ces parties le sont-elles encore dans ma pensée en une sorte de système que je soupçonne sans le concevoir.
« La même régularité de mouvement que je remarque dans les évolutions des corps célestes, je la
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