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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

Rousseau à son ami, je les reprendrai à mon retour. » Il ne revint pas et sa correspondance intime fut
disséminée et perdue au travers de ses incessants pèlerinages en Angleterre et en France.

Toutefois il en reste assez pour établir un fait volontairement dissimulé, ou réellement ignoré par les
commentateurs de Rousseau... Nous voulons parler du retour aux idées chrétiennes qui s'opéra chez le

grand philosophe durant les neuf dernières années de sa vie. Voici les traits qui sont parvenus à notre

connaissance:

Peu de temps avant sa mort (1767) Abauzit s'occupait de Rousseau, il avait suivi les débats précédents
avec un douloureux intérêt ; il chargea Moultou de lui envoyer ses derniers adieux: « Cher philosophe! je

vous ai beaucoup aimé, j'ai souffert sérieusement de tous vos malheurs. Si vous voulez retrouver le calme

à l'avenir, croyez-en ma vieille expérience, employez à reconstruire votre foi les facultés que vous avez

mises au service du doute ; après avoir longtemps cherché nous bénissons nos travaux lorsqu'ils nous

amènent à croire! »

Si l'on se rappelle le brevet d'immortalité que Rousseau décerne à Abauzit en lui adressant cet hommage:
« Non! le siècle de la philosophie ne passera pas sans avoir produit un vrai philosophe! » il est

impossible de croire que ces simples paroles du chrétien mourant n'aient pas sérieusement frappé le

philosophe tourmenté de ses doutes.

Deux ans plus tard, en 1769, nous voyons Rousseau se dessiner plus franchement. Un jour, devant
Moultou, on discutait les convictions religieuses de son malheureux ami:

« Rousseau, disait-on, n'a que des doutes dans le coeur, il est heureux de ces doutes, il jouit lorsqu'il peut
par ses sophismes arracher la foi des âmes dans lesquelles elle règne encore.

« Et moi j'affirme, répondait Moultou, que vous êtes dans l'erreur. Mon malheureux ami, s'il a des doutes
respectueux sur la base miraculeuse des Evangiles, croit à la nécessité, à la vérité des dogmes chrétiens,

aux effets de la mission de Jésus-Christ touchant la vie à venir, la compensation des douleurs de ce

monde dans l'existence céleste et la rétribution des justes et des injustes ; je me fais fort de le lui faire

écrire.

« Nous serions fort curieux de lire cette profession de foi, s'écrièrent les assistants.

Moultou ajoute: « Vous savez que Jean-Jacques est l'homme des contrastes, des impressions soudaines, il
faut un choc violent, inattendu, pour faire jaillir la pensée qui dort au fond de son âme. Gardez-moi le

secret sur mon procédé! je vais feindre d'être ébranlé dans mes convictions chrétiennes...»

Il écrit dans ce sens à Rousseau et bientôt il peut montrer cette admirable lettre (1), où Rousseau
développe la plus belle démonstration de l'existence de Dieu et de la vie à venir que fournissent les

monuments de la langue française.

[(1) Correspondance, 14 février 1769.]

La nécessité d'un fait surnaturel pour changer en certitude les probabilités de l'immortalise de l'âme se
trouve impliquée dans ces paroles:

« Eh quoi, mon Dieu! le juste infortuné en proie à tous les maux de cette vie, sans même en excepter
l'opprobre et le déshonneur, n'aurait nul dédommagement à attendre après elle et mourrait en bête après

avoir vécu en Dieu. Non, non, Moultou, ce Jésus, que ce siècle a méconnu parce qu'il est indigne de le

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